L'élargissement du concept d'ahl al-kitâb en islam à des religions autres que celles explicitement mentionnées dans le Coran

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L'élargissement du concept d'ahl al-kitâb
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Pierre-Yves Lambert, 1986[1]

Introduction

Muhammad, après avoit établi une communauté politico-religieuse islamique à La Mecque et à Médine, eut à traiter le délicat problème des relations entre les musulmans et les fidèles d'autres systèmes idéologico-religieux que l'Islam, ce dans le cadre d'un Etat spécifiquement musulman, tant dans sa raison d'être que dans son organisation.

Au début, c'est-à-dire du vivant du Prophète, il ne s'agissait que des tribus arabes judaïsées ou christianisées, à Médine et dans la région du Najrân notamment; les "idolâtres" n'étaient pas placés sur le même plan que ces adeptes des "religions révélées", étant donné leur position politique intenable dans un Etat où loyauté politique et affiliation religieuse étaient étroitement corrélés: le refus d'adopter la religion politiquement dominante devenait synonyme du refus d'accepter l'autorité qui en découlait, et même la légitimité des institutions en place, par lesquelles le vieux système basé sur l'autorité exclusive du chef de clan (tribu) avait été remplacé au profit d'un mode de gouvernement plus "moderne", impliquant la reconnaissance d'une autorité politique unique et supra-clanique, fondée sur une communauté de religion à vocation expansionniste (probablement autant pour des motifs politiques que par volonté exprèsse de se conformer à la lettre et à l'esprit de la Révélation).

S'il était considéré comme légitime, dans une telle perspective, de laisser aux adhérents des précédentes religions révélées le choix de se convertir à l'Islam ou de conserver leur affiliation religieuse précédente (qui ne conditionnait pas en elle-même une allégeance politique spécifique), il l'était moins de laisser subsister des "poches" d'idolâtres, réfractaires tant à la religion qu'à l'Etat dont ils étaient censés dépendre (l'adoration de "dieux" locaux renforçant la notion d'indépendance clanique ou tribale et le refus de se soumettre à une entité politique supra-tribale). Dans la même logique se situe l'interdiction absolue pour un musulman de se convertir à une autre religion (tant celles qui ont "précédé" l'Islam que celles apparues par la suite).

Dans les décennies qui suivirent la mort du Prophète, cependant, la situation des non-musulmans dans l'Etat musulman commença à poser des problèmes de plus en plus importants aux responsables politiques et militaires (sans compter les trésoriers) de cet Etat. En effet, ces "minorités religieuses" devenaient en fait la composante principale de la population dans un tel Etat, qui s'étendit bientôt sur de vastes portions de l'Ancien Monde, de l'Océan Atlantique aux confins de l'Himalaya, les nouveaux sujets ne se convertissant pas tous à la nouvelle religion dominante. L'extension de l'Etat musulman ne coïncidait pas exactement avec l'expansion de l'Islam luimême, les concepts élaborés plus tôt par Muhammad se révélèrent donc rapidement insuffisants pour permettre une bonne administration des territoires conquis et de leurs populations, d'où l'élaboration d'un certain nombre de concepts juridiques (dhimma), fiscaux (djiziya), puis politico-administratifs (millet), destinés à combler l'écart entre les préceptes coraniques (et la Sunna) et la situation de vide juridique manifeste.

Cependant, les principes mêmes du droit musulman ne permettaient pas que l'on prît de trop grandes libertés par rapport à la Sunna, et moins encore par rapport au Coran lui-même. Les juristes musulmans s'évertuèrent alors à fonder leurs "nouvelles" constructions juridiques sur un concept de base contenu dans le texte même de la Révélation, à savoir celui d'ahl al-kitâb.

Le concept d'ahl al-kitâb

"Par ce nom, le Coran et la terminologie musulmane consécutive désignent les Juifs et les Chrétiens, détenteurs des livres (kitâb = livre) révélés anciens: al-Tawrât (la Torah), al-Zabûr (le Psautier), al-Indjîl (l'Evangile)."[2].

Il s'agit donc bien d'une catégorie relevant non pas du droit, mais bien de la "classification de l'Autre", au sens philosophique et ethnologique de ce terme. Cependant, son importance provient de l'utilisation qui en a été faite par les légistes au service des gouvernants dans divers états se réclamant de l'Islam: c'est par le recours au concept d'ahl al-kitâb que sont en effet définis les champs d'application de la dhimma (contrat par lequel "la communauté musulmane accorde hospitalité-protection aux membres des autres religions révélées, à condition qu'eux-mêmes respectent la domination de l'Islam"[3] et des taxes applicables uniquement à la population non-musulmane de l'Etat musulman, impôt foncier (kharâj) ou de capitation (djiziya), ce dernier étant par ailleurs supprimé en cas de conversion à l'Islam (on comprend mieux ainsi certaines des "motivations profondes" des jadîd al-Islam, les nouveaux convertis...), alors que le précédent a pris, depuis le règne des Abbassides, un sens plus général, bien que la terminologie fiscale en usage dans le dar al-Islam (terre d'Islam) ne soit pas des plus claires en la matière [4].

Si l'on se réfère strictement à la lettre du Coran, seules trois religions anté-islamiques (en ce compris les diverses "sectes" qui les composent) se voient attribuer le "privilège" de la dénomination d'ahl al-kitâb (gens du Livre, peuple de l'Ecriture): le Judaïsme (ses adhérents étant appelés tantôt Banû Isrâ'îl - fils d'Israël -, dans les passages concernant les "Israëlites" de l'Antiquité, tantôt Yahûd - Juif -, dans les passages concernant les "Juifs" contemporains du Prophète), le Christianisme (Chrétiens = an-Nasârâ) et le Sabéisme (Sabéens = as-Sâbi'ûn).

Les deux premières religions ne semblent pas avoir posé de problème quant à leur "délimitation idéologique", du moins dans les premiers siècles de l'Islam (bien que chacune comporte un grand nombre de "sectes" se qualifiant réciproquement d'"hérétiques").

La catégorie des "Sabéens"

Il n'y a pas lieu ici de procéder à une description de la religion sabéenne: rappelons uniquement qu'elle est citée à plusieurs reprises dans le Coran, côte à côte avec le Judaïsme et le Christianisme, dans les recommandations de tolérance adressées aux Musulmans à l'égard de leurs adeptes ("sur eux, nulle crainte, et point ne seront affligés" - Sourate 2, "La Vache", verset 62 et Sourate 5, "Le Plateau servi", verset 69).

Ceci explique pourquoi la catégorie des "Sabéens" a été élargie, dans le cadre du concept d'ahl al-kitâb, à d'autres religions, afin d'éviter de créer une nouvelle catégorie non mentionnée dans le Coran (notamment les "astrolâtres de Harrân"[5].

Cette "astuce juridique" s'avéra bientôt insuffisante, vu le nombre sans cesse croissant de "nouvelles religions" (du point de vue de l'expansion de l'Islam, et de l'Etat musulman): il fallut "se poser la question des Zoroastriens et, plus tard, (surtout en Asie centrale) d'autres confessions mineures, dont le Qur'ân n'avait pas fait état [6].

Le Zoroastrisme

Cette religion, dont les adeptes étaient décrits dans le Coran comme des "mages" (madjûs, cf. Sourate 22, Le Pélerinage, verset 17) n'était pas inclue par celui-ci dans le concept d'ahl al-kitâb: alors que la fin du verset 69 de la cinquième sourate et du verset 62 de la deuxième sourate enjoignait aux Musulmans de "ne pas faire peser de crainte sur les Juifs, les Chrétiens et les Sabéens", le verset 17 de la vingt-deuxième sourate les mentionne, après les Musulmans et les adeptes des trois religions précédentes, mais avant "ceux qui donnent à Dieu des associés" (les polythéistes), affirmant que "Dieu jugera parmi eux".

Donc, les Zoroastriens sont des monothéistes selon le Coran. Sont-ils pour autant des "gens du Livre" ? A cet égard, Cl. CAHEN[7] nous fournit la réponse suivante: "les Zoroastriens, en mettant par écrit l'ensemble du Zend-Avesta, qui ne l'avait pas été, accédèrent à la dignité des 'gens du Livre'". D'après Laurent et Annie CHABRY[8], cette "dignité" leur fut accordée, selon la tradition, par le calife Omar I (634-664), mais en fait par un calife ultérieur, Mutawakil (847-861), de la dynastie des Abbassides, dans ce qu'on a appelé par la suite le "Statut d'Omar" (qui "stipule un état d'humiliation du dhimmi et lui impose une citoyenneté de seconde zone à laquelle les tout premiers chefs de la communauté musulmane ne semblaient pas avoir songé" ), par lequel les Zoroastriens sont assujettis au port de marques distinctives de couleur brune sur leurs vêtements (jaune pour les Juifs, bleue ou grise pour les Chrétiens). La "dignité" d'ahl al-kitâb est alors transformée en véritable statut d'infériorité par rapport à l'Islam, cependant plus favorable que celui des "idolâtres", c'est-à-dire des polythéistes.

Les autres religions anté-islamiques

Qualifiés dans le Coran de "ceux qui donnent à Dieu des associés" (sourate 22, verset 17), les adeptes des autres religions, équivalant dans le chef des Musulmans aux "païens" abhorrés par les Chrétiens et aux "adorateurs du Veau d'or" de la Torah, n'avaient en théorie "le choix qu'entre la conversion (à l'Islam, s'entend, et pas à l'une des autres "religions révélées") et la mort"[9]. En réalité, leur sort ne fut pas toujours aussi sombre.

Ainsi, les Hindouistes connurent-ils, en-dehors des périodes de persécutions (sous les règnes de plusieurs souverains musulmans aux XIVème et XVème siècles), allant des conversions forcées aux destructions de temples [10], des siècles de tolérance sous la dynastie moghole: l'empereur Akhbar, au XVIème siècle, a notamment tenté de "rechercher une synthèse entre les deux grandes fois rivales, sur la base d'une mystique supérieure aux différenciations des la pratique religieuse banale", et a même donné "les mêmes droits aux Hindous qu'aux Musulmans"[11]. Il faut ajouter à ces observations le fait que l'Hindouisme possédait déjà des livres sacrés, ce qui pourrait permettre, par une interprétation assez "tangente" du concept d'ahl al-kitâb, de les inclure sous cette domination, aux côtés des trois religions "originelles" et du Zoroastrisme.

Le Bouddhisme avait déjà pratiquement disparu du Sous-Continent lors des invasions musulmanes, le problème de l'inclusion de ses adeptes dans les peuples de l'Ecriture a donc été d'une moindre importance par rapport à l'Hindouisme par exemple[12]. Signalons toutefois qu'il a eu une influence incontestable sur la conception mystique de la religion dans le soufisme musulman.

Quant aux religions "animistes" d'Asie centrale, du Caucase et d'Afrique "noire", elles posèrent moins de problèmes aux juristes musulmans, et leurs adeptes fournirent pendant des siècles des contingents massifs d'esclaves ou de mercenaires temporaires aux Etats musulmans, la plupart se convertissant après quelques générations passées sous le joug musulman.

Les religions et "sectes" issues de l'Islam ("post-coraniques")

Dès les premiers siècles de l'Islam, "les premières querelles politiques touchant à la succession au califat donnèrent naissance à des mouvements sectaires, n'appartenant à aucune des quatre écoles juridiques reconnues et s'écartant plus ou moins par leur doctrine de l'Islam officiel"[13].

Comme le note Louis RENOU[14] pour l'Hindouisme, les sectes apparaissent généralement sous l'impulsion d'une personnalité, "dont l'action peut se présenter comme une réforme par rapport à une secte antérieure": "le fait que les fondateurs des sectes les plus anciennes soient des personnages de légende ne change rien à la nécessité d'une 'création' individuelle".

Cette remarque peut s'appliquer également à certaines doctrines idéologico-religieuses issues de l'Islam: le Druzisme, "créé" en 1017 par le calife Al-Hakem Bi-amrillah, qui proclama en même temps Hamza Ibn Ali chef spirituel de ce mouvement, par exemple. Quant au Kharéjisme, au Zaïdisme et à l'Isma'ilisme, ils relèvent bien plus des "schismes politiques" que des "schismes religieux", bien qu'ils véhiculent des conceptions idéologiques manifestement inconciliables avec celles de l'Islam sunnite ou chi'ite (bien qu'on a pu qualifier le Zaïdisme de "cinquième école", tant ses conceptions sont proches de celles des quatre écoles sunnites), notamment sur la question de la succession califale.

Ces divergences ne les placent toutefois pas hors de l'Islam, et les persécutions qu'ils ont subies (ou fait subir aux Sunnites dans quelques brèves tentatives de leur imposer leurs conceptions à la faveur de leur domination politique) ont été perpétrées à leur encontre bien plus pour des raisons politiques "séculières" qu'en raison de leur "incompatibilité idéologique" avec la conception dominante de l'Islam.

Il s'agit donc d'une répétition, à des siècles d'intervalle, des problèmes consécutifs à la corrélation, en Islam, entre affiliation religieuse et acceptation de la légitimité des institutions étatiques, qui avaient surgi à l'époque de Muhammad dans le cas des "idolâtres". Leur situation a pu également être comparée à celles des Chrétiens d'Espagne pendant la "Reconquista", contre lesquels certaines mesures furent prises pour des motifs plus "stratégiques" qu'idéologico-religieux: l'existence d'Etats fondés sur des conceptions divergentes de l'Islam a entraîné un accroissement des persécutions des "minorités hétérodoxes" dans chacun de ces Etats. Par conséquent, le "problème" du statut à accorder à ces "minorités" a généralement été résolu d'une part par la sécession (Qarmates du Golfe), par une stratégie "militante" visant, pour cette minorité, à prendre le pouvoir dans l'Etat où elle se trouvait, ou par "dissimulation" (taqiyiâ) de ses conceptions hétérodoxes, d'autre part, pour la "majorité" dominante, par le respect du pluralisme religieux (dans un cadre idéologique inspiré par le concept d'ahl al-kitâb), ou par l'élimination physique de la "minorité" en question (massacres ou expulsion).

On voit donc bien que le problème des "Islams hétérodoxes" peut difficilement être résolu dans le cadre d'un élargissement du concept d'ahl al-kitâb: le principe même qui a inspiré la création de ce concept interdit aux juristes une telle "déviation" idéologique. Il ne faut pas oublier non plus l'impossibilité pour un Musulman de se convertir à une autre religion, qui pourrait être un argument en faveur de la solution par élimination. De plus, dans la plupart des cas, chaque conception hétérodoxe est envisagée par ses partisans comme "musulmane", ce qui empêche les juristes de rattacher ce problème à une solution puisée dans les deux sources du droit musulman: le Coran et la Sunna.

Le cas du Druzisme, du Nosaïrisme ("Alaouites") et du Yézidisme paraît cependant relever plus des problèmes posés par les religions non-islamiques que de ceux posés par les "sectes" musulmanes: il s'agit bien là de nouvelles religions, même si ce caractère non-islamique reste encore contesté pour nombre d'auteurs. Il est assez intéressant de relever le fait que ces religions, ainsi que certaines "sectes musulmanes", se sont "généralement développées dans des régions particulières, nettement délimitées, où elles ont trouvé dans la population un climat intellectuel et moral favorable" (et un refuge), "leurs doctrines" devenant "en quelque sorte l'emblème religieux sous lequel des groupes ethniques ont abrité leur particularisme"[15].

Actualité du concept d'ahl al-kitâb

Dans les Etats contemporains formellement musulmans (membres de l'Organisation de la Conférence Islamique), le problème des "minorités religieuses" concerne des minorités numériques, à la différence des époques précédentes où des "minorités religieuses" l'étaient surtout par rapport à un Etat musulman (sunnite ou non); la seule exception étant représentée par le Soudan (et, dans une certaine mesure, par certains Etats d'Afrique "noire", très partiellement islamisés). Si la plupart des "Etats musulmans" se proclament aujourd'hui "états laïcs"* , la conception des rapports entre Musulmans et non-Musulmans demeure fortement inspirée par la tradition juridique antérieure, leurs constitutions stipulant que le chef de l'Etat doit être musulman par exemple.

Une variante intéressante de la conception traditionnelle est celle de la "représentation confessionnelle" dans les assemblées élus (nationales ou provinciales). Au Pakistan, au Bangla Desh[16], en Iran et dans certains autres Etats (en Syrie notamment, bien que ce système n'y a plus qu'un caractère officieux), les minorités religieuses sont représentées en tant que telles au Parlement et dans les assemblées provinciales. Il est intéressant de relever quelles sont les minorités religieuses "reconnues" dans ces pays, qui correspondent alors en quelque sorte aux ahl al-kitâb d'antan. Dans le cas de l'Iran, il s'agit des Chrétiens (Arméniens et "Assyro-Chaldéens"), des Juifs et des Zoroastriens; les Baha'is, pourtant assez nombreux dans ce pays où sont nés leurs prophètes, ne sont pas reconnus comme "minorité religieuse", et la politique adoptée à leur égard relève de la stratégie d'élimination physique mentionnée plus haut, en raison de leur caractère "hérétique"; les Musulmans non-chi'ites ne disposent pas non plus d'une représentation parlementaire particulière. Au Pakistan et et au Bangla Desh[17],, les Chrétiens, les Parsis (Zoroastriens), les Hindouistes et... les Sikhs (malgré le passé tumultueux et sanglant des relations islamo-sikhes) bénéficient de ce statut de "représentation confessionnelle", mais il faut signaler que d'autres minorités, "ethniques" ou "sociales" (scheduled tribes), sont également présentes en tant que telles dans les assemblées provinciales.

Depuis 1972, les Ahmadis, disciples d'un "nouveau Prophète" apparu vers la fin du XIXème siècle au Punjab, sont également considérés comme "minorité religieuse", alors qu'il était auparavant admis que ceux-ci étaient des Musulmans. Leur exclusion de la communauté musulmane résulte des pressions des Etats musulmans conservateurs du Golfe (Arabie Séoudite en tête), pour qui l'Ahmadisme constitue, par son caractère moderniste et réformateur, une menace sur le plan idéologique (l'Arabie Séoudite a d'ailleurs interdit aux Ahmadis l'accès au pélerinage de La Mecque). La décision finale de cette exclusion a été prise à la Conférence Islamique de Lahore en 1972.

Par comparaison, les Isma'iliens, pourtant également "sectateurs" de l'Islam, n'ont pas été exclus de l'Ummah. La raison réside probablement dans l'importance économique et sociale des "largesses" prodiguées par le dirigeant religieux des Isma'iliens, le Prince Karim Agha Khan, qui jouent un rôle non négligeable dans la relative stabilité économique et politique au Pakistan; de même, l'"argument" utilisé en faveur de l'exclusion des Ahmadis par les Etats du Golfe était bien plus de nature économique qu'idéologique.

En Syrie, le système de "représentation confessionnelle" a théoriquement été aboli dans les années cinquante, mais il subsiste dans les faits. Les minorités religieuses concernées sont les communautés chrétiennes (surtout celles d'Alep), ainsi que les Alaouites et les Druzes, dont l'inclusion revêt un caractère politique essentiel. La justification idéologique traditionnelle de leur inclusionsous ce statut est assez malaisée, d'autant plus que la Constitution prévoit que "le Président de la République doit être un Musulman", ce qui devrait signifier que Hafez al-Assad est un Musulman, alors qu'il est alaouite (nosaïri). Ou bien faut-il considérer qu'un Alaouite est un Musulman ? Ce qui n'est pas l'avis de nombre de théologiens sunnites syriens. Le président Assad a trouvé une "astuce" théologico-juridique pour se tirer de ce mauvais pas: il a tenté de faire reconnaître par des docteurs de l'Islam, notamment sunnites et chi'ites du Liban, le caractère musulman, sunnite ou chi'ite, de l'Alaouisme (Nosaïrisme), sans succès.

Conclusion

Le concept d'ahl al-kitâb a été considérablement élargi, par l'apparition de situations nouvelles, qui n'avaient certes pas toutes été prévues par le Prophète. La justification idéologico-religieuse de cet élargissement a parfois relevé du prodige sur le plan de l'imagination des juristes-théologiens musulmans, et l'on peut affirmer en règle générale que le "réalisme" politique (puis économique) a toujours fini par prévaloir, même si les "puristes" ont tenté au départ d'imposer leurs vues strictement légalistes aux dirigeants politiques: l'exemple des Hindouistes est à cet égard assez révélateur.

En ce qui concerne les derniers avatars de ce concept d'ahl al-kitâb, à savoir la "représentation confessionnelle", on notera que, par un processus de "contamination", ce concept a été élargi de façon à inclure des catégories religieuses bien éloignées des trois "originelles", et le débat sur cet élargissement n'est pas clos aujourd'hui, comme le cas des Alaouites de Syrie l'indique clairement. Mais est-il encore possible de faire reposer la légitimité d'institutions politiques sur des concepts élaborés il y a maintenant quatorze siècles de cela ? C'est là une question que seuls les intéressés, c'est-à-dire les Musulmans, et plus particulièrement les intellectuels musulmans, doivent résoudre, en considérant ses aspects tant culturels que politiques et économiques.

En fait, la vraie question est la suivante: dans un Etat où les Musulmans sont numériquement majoritaires, la Nation peut-elle être définie selon des critères autres que religieux ? Donner une réponse positive à cette question serait, à mon avis, un acte courageux qui permettrait une résolution plus rapide de nombreux conflits, notamment ceux du Proche-Orient...

Sources

  1. travail d’"Etudes approfondies de questions d'anthropologie sociale et culturelle" à l'Université Libre de Bruxelles, début 1986
  2. G. VAJDA, "Ahl al-kitâb", in: Encyclopédie de l'Islam (E.I.), nouvelle édition, Paris-Leyde, 1961
  3. CAHEN, "Dhimma", in: E.I. 1961
  4. Cl. COHEN, "Djiziya (première partie), in: E.I. 1961
  5. VAJDA, op. cit.
  6. CAHEN, "Dhimma", in: E.I. 1961
  7. CAHEN, "Dhimma", in: E.I. 1961
  8. Politique et minorités au Proche-Orient..., Paris, Maisonneuve et Larose, 1984, p.26
  9. CHABRY & CHABRY, op. cit., p.28
  10. Louis RENOU, L'Hindouisme, Paris, P.U.F., coll. "Que sais-je ?", 1979 (7ème éd.), p. 109
  11. id., pp. 109-110
  12. note de 1999: cette assertion était erronée, car ne tenant compte ni de la Malaisie ni de l'Indonésie
  13. Dominique SOURDEL, L'Islam, Paris, P.U.F., coll. "Que sais-je ?", 1984, 13ème éd., p.75
  14. op. cit. pp. 91-92
  15. Général Pierre KELLER, La Question arabe, Paris, P.U.F., coll. "Que sais-je ?", 1948, pp.14-15
  16. note: erreur, il n'y a jamais eu de sièges réservés au Bangladesh
  17. note: erreur, il n'y a jamais eu de sièges réservés au Bangladesh
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