Profils des électeurs par origine nationale ou par religion

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Pierre-Yves Lambert, mai 2012 (document non publié, rédigé pour un exposé à un séminaire d'Etopia, le centre d'études du parti belge Ecolo)

Etat des recherches

En Belgique, il existe deux recherches basées sur des sondages prenant en compte divers facteurs dont l'origine nationale et la nationalité. L'une a été publiée en 2010 par des chercheurs de l'ULB et portait sur les élections communales de 2006 à Schaerbeek, Forest et Molenbeek (Rea et al. 2010). Un autre article, publié en 2009 par deux des mêmes chercheurs (Teney et Jacobs 2009), portait sur les intentions de vote aux élections fédérales de 2007 de rhétoriciens[1] bruxellois issus de l’immigration.

Un chapitre de l'étude publiée en 2007 par la Fondation Roi Baudouin sur les Turcs de Belgique (Kaya et Kentel 2007), « Patrie d’origine ou patrie d’accueil », contient des éléments intéressants (mais basés sur des échantillons réduits) sur les préférences politiques de ce groupe de population, par exemple que 55% des Belgo-Turcs ne s’intéressent ‘pas du tout’ ou ‘pas vraiment’ à la politique en Turquie mais qu'un pourcentage identique (il n'est pas indiqué s'il y a des intersections) affirment qu’ils ne s’intéressent pas à la politique intérieure belge. En ce qui concerne la proximité avec un parti du pays d'origine, 34% soutiennent l’AKP, ce niveau est plus élevé parmi les Turcs de Flandre (39%) que ceux de Wallonie (27%). Près de la moitié (47%) se reconnaissent dans des partis politiques belges de gauche (socialistes, écologistes, communistes, gauche radicale), mais 32% (29% parmi les Turcs nés en Turquie, 35% parmi ceux nés en Belgique) répondent « aucun de ceux-là » à la question « Dans quel parti politique belge vous reconnaissez-vous le plus ? », et 5% « tous dans la même mesure ».

Aux Pays-Bas, l'équipe de recherche de Jean Tillie a effectué des sondages très détaillés pour les élections communales dans plusieurs villes sur une période longue (1986-1998) par nationalité d'origine (Tillie et al. 2000).

En Allemagne, des sondages ont été effectués sur le vote des Turcs, notamment celui, très médiatisé, réalisé en mars 2009, six mois avant les élections fédérales par l’Institut « Data 4u » (Data 4u 2009). L'échantillon incluait 3.000 Turcs, de nationalité allemande ou non[2]. Les indications de vote différaient totalement de celles des sondages portant sur l'ensemble de la population (et des résultats): 55,5% pour le SPD (23% aux élections), 23,3% pour les Verts (10,7%)[3], 10,1% pour la CDU/CSU (33,8%), 9,4% pour « Die Linke » (11,9%) et 0,9% pour le FDP libéral (14,6%). Un politologue faisait observer qu' « il est étonnant de voir à quel point les habitants d’origine turque en l’Allemagne votent à gauche, alors même que beaucoup d’enquêtes montrent qu’ils ont plutôt des opinions conservatrices sur nombre de sujet fondamentaux » (Marcou 2009).

Electorats des religions minoritaires « issues de l'immigration »

Il existe par ailleurs des enquêtes effectuées avec des échantillons significatifs par des instituts de sondage, que ce soit en Belgique ou en France, focalisées sur les « électeurs musulmans », dont il est raisonnable d'estimer qu'il s'agit également d'électeurs d'origine étrangère, les convertis ne représentant pas un pourcentage significatif parmi les musulmans de ces pays[4]. L'identification religieuse musulmane peut toutefois recouvrir toutes sortes de nuances (pas seulement le degré de fréquentation de la mosquée), et la corrélation religion/préférence politique doit de toute façon être analysée au regard des autres variables, sans négliger non plus un autre aspect, l'influence des prédicateurs qui prônent soit l'abstention soit le vote blanc en se fondant sur telle ou telle interprétation des textes et commentaires religieux.

Il serait fort intéressant que des recherches spécifiques soient par ailleurs menées pour des communautés dont la présence est significative dans telle ou telle commune comme les chrétiens évangéliques subsahariens à Bruxelles, ou les chrétiens orientaux (Syriaques, Chaldéens, Arméniens) à Etterbeek, à Saint-Josse et à Jette.

« Le comportement de l’électorat musulman lors du scrutin du 10 juin 2007 s’est révélé relativement uniforme et spécifique. Les électeurs de confession musulmane ont exprimé des préférences différentes de celles de l’ensemble de la population sondée et des autres sous-groupes philosophiques. A l’évidence, l’électorat musulman vote majoritairement à gauche, et ce même dans un contexte de recul généralisé des performances électorales du parti socialiste. Cet ancrage à gauche apparaissait déjà dans les résultats du scrutin de 2004. Bien que dans une mesure moindre que dans le cas du PS, le scrutin de 2007 a révélé le succès du cdH dans l’électorat musulman, quel que soit le niveau de pratique religieuse. Ces comportements électoraux des citoyens de confession musulmane sont en concordance avec leur positionnement politique, qu’il s’agisse de l’auto-positionnement gauche-droite ou du positionnement sur les enjeux socio-économiques. Ils sont aussi cohérents par rapport à la composition socio-démographique de l’électorat. L’ancrage à gauche s’accompagne cependant d’un positionnement tendanciellement plus conservateur sur des thématiques liées entre autres aux valeurs traditionnelles comme la famille. En ce sens, les attitudes du sous-groupe philosophique des musulmans reflètent de façon assez claire leur appartenance religieuse, en particulier chez les plus pratiquants. Mais le positionnement socio-économique supplante l’ancrage plus conservateur de cet électorat dans l’isoloir. L’influence du niveau de pratique religieuse sur le comportement électoral des musulmans est faible en définitive. (Sandri et de Decker 2008) »

« Les Français musulmans se sentent proches du PS à 51,8%, contre 26,8% pour la moyenne des Français, selon cette étude qui prend en compte une période allant de novembre 2007 à août 2008. En ajoutant au score du PS ceux de l'extrême gauche et des écologistes, plus de 73% des électeurs musulmans déclarent pencher à gauche. En revanche, ils ne sont que 9,2% à se sentir proche de l'UMP, contre 28,4% de l'ensemble des Français. Et ils sont 9,5% à se sentir proches du MoDem de François Bayrou, contre 11,5% de l'ensemble des Français. (IFOP-La Croix 2008)»

Elections des pays d'origine organisées dans le pays de résidence

Un autre indicateur est les élections des pays d'origine organisées dans le pays de résidence. Toutefois, cet indicateur est assez difficile à recycler pour la politique dudit pays de résidence, soit parce que l'échiquier politique du pays d'origine est par trop différent (exemple: les récentes élections législatives en Tunisie), soit parce que le taux de participation est très faible (même exemple, mais aussi pour les législatives italiennes). Des émigrés retournent aussi dans le pays d'origine pour y exercer leur droit de vote, mais dans l'échantillon de Turcs de Belgique analysé par Kaya et Fentel (2007) seuls 7,5% répondent positivement à la question « Avez-vous déjà voté lors des élections générales en Turquie depuis que vous êtes en Belgique ? ».

Catégories socio-professionnelles, origine nationale et religion

Par déduction, il est également possible de se baser sur des études électorales plus généralistes, par catégories socio-professionnelles, par niveaux de scolarité, par habitat urbain-rural, par âge, en les « croisant » avec des études sur la composition des populations d'origine étrangère. Mais des analyses de ce type postuleraient la prééminence des facteurs sociaux généralistes sur les facteurs culturels (en ce compris religieux), ce qui ne semble pas correspondre à la réalité ni aux résultats des recherches existant sur le sujet.

Teney et Jacobs (2009) observent que « les intentions de vote des jeunes rhétoriciens belges issus de l’immigration sont significativement différentes de celles des jeunes rhétoriciens non issus de l’immigration, et ce, en neutralisant l’effet des autres facteurs sociodémographiques dont le statut socioéconomique ».

Rea et al. (2010) constatent qu'à l'analyse des sondages sur trois communes bruxelloises (Forest, Molenbeek et Schaerbeek) aux élections communales de 2006 « les électeurs d’origine non européenne présentent un comportement électoral significativement différent de celui des « Belgo-Belges » ne pouvant être entièrement expliqué par les caractéristiques socio-économiques ».

Dargent (2010) constate la même chose en France, l'« orientation à gauche très marquée des musulmans tient-elle à leur religion ou bien à leurs autres caractéristiques sociales ? Ainsi, on a souligné notamment que les fidèles de l’islam de France appartiennent pour les trois quarts d’entre eux aux catégories populaires, ouvriers et employés. N’est-ce pas dans cette appartenance sociale et pas dans leur appartenance religieuse que se trouve l’origine de cette orientation marquée à gauche ? Une première analyse conduit à donner une réponse négative à cette question. Ainsi, si on ne s’intéresse dans l’enquête valeurs qu’aux seuls ouvriers et employés, on retrouve sensiblement les mêmes résultats que dans la population générale des adultes. Presque la moitié (48%) des ouvriers et employés musulmans se classent à gauche, contre un quart des ouvriers et employés catholiques (26%) et un peu plus d’un tiers (36%) des mêmes catégories populaires se déclarant sans religion. Donc, à l’intérieur de ces catégories sociales, la religion continue de marquer de son empreinte les attitudes politiques. »

« Vote communautaire »: un fantasme ?

Enfin, la question du « vote communautaire », du « vote ethnique », suppose des votes en bloc pour l'un ou l'autre parti ou candidat ou catégorie de candidats.

Les observations de Tillie et de ses collègues indiquaient plutôt un choix politique suivi d'un vote plus communautaire, c'est-à-dire que l'électeur d'origine marocaine par exemple voterait de toute façon plutôt pour la liste travailliste, et au sein de celle-ci pour un candidat de même origine s'il y en a un (aux Pays-Bas on ne peut émettre qu'un seul vote de préférence et il n'existe pas de « case de tête »). Le seul groupe qui se distinguait des autres sur ce plan était le turc, où le vote pour un candidat de même origine peut transcender les options politiques. En clair, l'électeur marocain votera travailliste (PvdA) ou vert (Groenlinks) même s'il n'y a pas de candidat de même origine sur la liste, alors que l'électeur turc votera de préférence pour un candidat de même origine, quelle que soit la liste.

En Belgique, il y a eu des « analyses » à la louche sur base des résultats des candidats d'origine turque sur les listes aux communales de 2000 à Schaerbeek et à Saint-Josse, elles relevaient que ces candidats sur la liste du bourgmestre ou du parti traditionnellement dominant (« à droite à Schaerbeek, à gauche à Saint-Josse »: listes du Bourgmestre Duriau (ex-nolsiste) et PRL (également ex-nolsiste)-FDF à Schaerbeek, liste du bourgmestre PS-PRL-SP à Saint-Josse) avaient obtenu des scores personnels nettement supérieurs à ceux des candidats de listes de l'opposition locale. Mais il n'existe aucune étude permettant de dire pour qui ont effectivement voté les électeurs, d'origine turque ou non, dans ces deux communes.

En réalité, si on compare des données collectées à partir de listes d'électeurs à Saint-Josse (où plusieurs candidats ont effectué ce type de comptages) et les scores personnels additionnés (sans même tenir compte de la possibilité de voter pour plus d'un candidat sur la même liste ou de votes d'électeurs d'une autre origine que les candidats) de tous les candidats par origine nationale, une partie importante des voix des électeurs aux noms et prénoms à consonance arabe ou turque ne se sont pas portées sur des candidats de même origine, que ce soit en 1994 ou en 2000.

Les sondages effectués en 2006 par Rea et al. (2010) ont en outre mis en exergue un pourcentage non négligeable d'électeurs « belgo-belges » qui votent pour des candidats d'origine étrangère.

Certains candidats d'origine étrangère disposent quant à eux d'un capital de notoriété particulièrement important, soit régionalement au-delà de leur « communauté d'origine » de par leur profession (Bea Diallo, boxeur belgo-guinéen, Chokri Mahassine, organisateur belgo-maroco-palestinien du festival Pukkelpop, Frédérique Ries, ex-présentatrice luxembourgeoise de télévision) ou de par les mandats déjà exercés (le secrétaire d'Etat Emir Kir, la ministre Fadila Laanan, l'ancien sénateur Mohamed Daïf), soit au sein de cette communauté d'origine (l'homme d'affaires schaerbeekois Sait Köse), soit sur un plan purement local (par exemple divers médecins, vétérinaires ou pharmaciens d'origine africaine subsaharienne élus dans des communes wallonnes où il n'y a pas d'électorat significatif de même origine, comme Sambreville ou Marche-en-Famenne, le phénomène est d'ailleurs également observable dans des petites communes en France, en Espagne ou en Pologne où des maires « noirs » ou « arabes » ont été élus).

Electeurs d'origine étrangère et vote vert

Quant à la question « Pourquoi choisissent-ils ou non de voter pour un parti qui porte l’écologie politique comme projet ? », il conviendrait d'abord de la poser par rapport à l'ensemble de l'électorat, et ensuite, au regard des éléments évoqués plus haut, de se demander si par exemple les électeurs étrangers ou d'origine étrangère dont la socialisation politique a été centrée sur le pays d'origine ne sont pas a priori moins enclins, s'ils transposent leurs options politiques d'origine sur l'offre électorale du pays de résidence, à voter pour des partis écologistes qui soit n'y existent pas, n'y existaient pas à l'époque où ils ont migré, ou y réalisent des scores électoraux très inférieurs à ceux de la Belgique francophone (ce qui n'est pas difficile vu le niveau élevé de ceux-ci, même par rapport aux pays voisins).

A propos des Verts allemands et de l'électorat turc Jean Marcou (2009) notait que « Grâce à son personnel d’origine turque et à sa prise de position déterminée en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, le parti Vert est ainsi parvenu à devenir la deuxième force politique au sein de «l’électorat turc» en Allemagne, et ceci bien qu’on puisse penser qu’il est probablement le parti allemand dont les valeurs profondes sont les plus éloignées de celles de ce groupe. Post-moderne, mettant l’accent sur des valeurs d’épanouissement personnel plutôt que sur des valeurs traditionnelles, préoccupé par l’environnement plus que par l’emploi, le militant vert type peut paraître, à bien des égards, assez différent de l’allemand turc type, ouvrier et originaire d’Anatolie. »

Notes

  1. élèves de dernière année de l'enseignement secondaire, "rhétorique", équivalent de "terminale" en France
  2. 2.999 interviews de Turcs d'Allemagne, dont 896 de nationalité allemande, effectuées du 3 au 8 mars 2009
  3. Le coprésident des Verts depuis le 15 novembre 2008, Cem Özdemir, était lui-même d'origine turque; 25,1% des sondés turcs l'auraient élu chancelier (premier ministre) s'ils en avaient eu l'occasion
  4. les ex- « indigènes » des colonies, comme les « Harkis » et autres « assimilés », étant considérés ici dans cette catégorie

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