Élections législatives marocaines de 2002

De Suffrage Universel
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Chroniques des élections législatives marocaines de septembre 2002

René VANDERPAS (Pierre-Yves LAMBERT) (correspondance depuis Casablanca pour www.wafin.be )

Lundi 16 septembre J -11

Dans le train, mon voisin lit le même journal que moi, avec en une: "110 cartes d'électeurs perdues à Laâyoune". Commentaire ironique, "ils ont dû oublier un 1 devant"...

La presse relate par ailleurs que des "agents d'autorité" (fonctionnaires) ont été arrêtés dans diverses parties du Maroc parce que, suivant des habitudes bien ancrées, ils menaient campagne pour un candidat au mépris du devoir de neutralité auquel le ministre de l'Intérieur Dris Jettou ne cesse de clamer son attachement.

L'éditorial du quotidien "Aujourd'hui le Maroc" est intitulé "Gastronomie électorale", et suggère malicieusement à Monsieur Jettou, afin d'éviter que ses fonctionnaires ne s'affichent dans des "dîners électoraux organisés par des candidats nourrisseurs", de faire organiser à leur intention "des cours de résistnce gastronomique" dirigés par un traiteur réputé afin d'accroître "leur capacité à résister aux stratégies alimentaires des candidats"...

En ce troisième jour de la campagne électorale officielle, les affiches sont encore rares à remplir les accueillantes cases vierges peintes sur les murs. De longs murs, puisqu'il n'y a pas moins de vingt-six partis ou coalitions en lice, chacun disposant d'un emplacement pour sa liste d'arrondissement et d'un pour sa liste nationale. Celle-ci est destinée à faire élire des candidates pour pallier leur quasi absence des listes d'arrondissement - 5%, et très rarement en première place alors que les circonscriptions ne comptent que de deux à cinq sièges.

Dans les deux cas, l'électeur n'a le choix qu'entre les listes, représentées par des sigles, balance, rose, lion, chameau, lampe à huile etc.. Le choix des candidats en tête de liste a donc déjà constitué un test - pas toujours convaincant - de crédibilité démocratique au sein même des partis. Mais, au vu du nombre de candidatures "dissidentes" lors des récentes législatives en France, quel pays peut se targuer d'une telle crédibilité pour l'ensemble de ses partis ?

Mardi 17 septembre J -10

Quatre jours de campagne officielle, et des murs à affiches toujours quasiment vides dans une circonscription pourtant parmi les plus importantes en terme de sièges à pourvoir (5). Le parti le plus affiché est celui au lion, un des nouveaux partis libéraux, suivi de la balance de l'Istiqlal, de la rose (?) mauve de l'USFP, de la lampe des islamistes du PJD et du voilier des socialistes démocrates du PCNI (dissidents de l'USFP).

En parcourant Casa de long en large à bord de bus déglingués et brinquebalants cet après-midi, je n'ai aperçu qu'un seul groupe de jeunes occupés à distribuer des tracts en rue, mais certains partis comme l'USFP, l'Istiqlal et l'ADL tiennent déjà des permanences électorales dans de petites échoppes , entre un épicier et un savetier. L'ADL, c'est le parti du réveille-matin, dont les mauvaises langues ont tôt fait de relever que les aiguilles sont bloquées à l'heure de... la sieste !

Ces bus bidaouis vont très loin, et desservent même des quartiers en construction à côté de bidonvilles jouxtant des dépôts d'immondices fumants. L'odeur d'excréments humains et animaux y est pestilentielle, mélangée à une sorte de brouillard de fumée permanant, le tout avec le sable qui vole en bourrasques, avec au milieu de tout ça des moutons à tête noire se régalant du contenu de sacs poubelles, deux mosquées et... un hôpital, lequel est à deux cents mètres (sous le vent) des immondices fumants...

Là, pas une seule affiche, au-dessus d'un des emplacements (de la liste nationale n°2, celle des femmes de l'USFP), une corde à linge où pendent des sous-vêtements, évidemment féminins !

Mercredi 18 septembre J -9

Cette fois c'est parti: des équipes de jeunes - parfois même très jeunes - distribuent des liasses de tracts sur les marchés, aux gares routières et dans les bidonvilles. Distribution apparemment plus mercenaire que militante, le but à atteindre étant de se débarrasser de tous les tracts par tous les moyens (p.ex. "pluie de tracts sur la foule") pour revenir les mains vides chez le pourvoyeur-employeur. Il paraît que ça fait d'excellents papiers d'emballage, sauf quand la couleur déteint sur la marchandise !

En un seul après-midi à El Jadida, ville côtière à une centaine de km au Sud de Casa, j'ai récolté pas moins de quatre vignettes aux sigles de différents partis:

- l'épi de blé du Mouvement (Harakat) National Populaire, de l'homme-parti Mahjoubi Aherdane, "Aherdane c'est Harakat et Harakat c'est Aherdane", centriste, défenseur proclamé des ruraux, surtout berbérophones, et partisans d'une démocratie basée sur la monarchie et le tribalisme;

- le cheval cabré de l'Union Constitutionnelle, un parti de droite qui n'arrive pas à faire oublier qu'il a été créé en 1983 sous l'impulsion de Driss Basri, le ministre de l'Intérieur qui distribuait les sièges de député selon son bon plaisir;

- la colombe bleue du Rassemblement National des Indépendants, fondé en 1977 par l'ancien premier ministre Ahmed Osman, propre beau-frère de Hassan II...;

- le rameau d'olivier du Front des Forces Démocratiques, issu d'une scission du parti "communiste" PPS en 1995.

Ces deux derniers font partie de la coalition gouvernementale sortante, un attelage hétéroclite de quatre partis de gauche (USFP, PPS, FFD et PSD), un de centre-gauche (Istiqlal) et deux "centristes" (de droite plutôt; RNI et UD).

Ce matin, j'avais reçu un magnifique tract de l'IPPS, dont le I contenait un serpent debout, la langue (fourchue, dois-je le préciser ?) pendante et l'air grognon, tiré du dessin animé "Le livre de la jungle" (Kaa je crois ?). Raté, la jungle de l'IPPS (Institut Privé des Professions de santé) n'est pas politique, il s'agit d'un des nombreux établissements scolaires privés qui tentent d'attirer de nouveaux clients-élèves en ce début d'année académique...

Les précédentes élections législatives, 1997, 1993 et avant, étaient marquées du sceau de la fraude et des manipulations massives et sans vergogne organisées par le ministre de l'Intérieur Driss Basri (limogé par Mohamed VI peu après la mort de Hassan II).

Comme les scrutins étaient organisés à l'anglo-saxonne, un élu par circonscription, un seul tour de scrutin, il y avait un bulletin par candidat. Chaque électeur recevait donc un jeu complet de bulletins. L'électeur acheté par un candidat devait donc ramener à celui-ci, ou à son mandant, les bulletins des autres candidats. Simple, mais efficace, et plus sûr que le serment sur le Coran !

Cette fois, il n'y aura qu'un bulletin unique reprenant toutes les listes, tant locales que nationales. Mais l'inventivité des fraudeurs, décuplée par la crainte de perte de nombreux sièges auparavant octroyés par Basri, est telle que seule la vigilance des scrutateurs (des partis), des observateurs (des ONG indépendantes) et des autorités pourra leur faire échec.

A cet égard, sur le front des "agents d'autorité" ripoux, "afin de garantir les conditions de neutralité et de transparence nécessaires au déroulement des prochaines échéances électorales", un gouverneur de province a été purement et simplement "replié" sur l'administration centrale par le ministre de l'Intérieur.

Khalid Hachim Idrissi, irrespectueux éditorialiste d'"Aujourd'hui le Maroc", propose qu'on édifie illico une stèle commémorative "ci-gît le gouverneur inconnu qui a payé de sa chair pour l'avènement de la transparence électorale et la sincérité votative dans notre pays", mais s'inquiète tout de même: si ça continue sur cette lancée, "on ne pourra plus voir l'administrtaion centrale avec tous les gouverneurs repliés sur elle", et "un tas de gouverneurs repliés, ça fait une montagne de problèmes" !

Vendredi 20 septembre J -7

Hier après-midi, tracts et vignettes - deux symboles plus le nom du parti, utile pour les analphabètes - jonchaient les trottoirs qui me menaient de la plage d'Aïn Diab au centre-ville de Casa. Trottoirs est un bien grand mot, dans ce quartier on ne croise d'ailleurs guère de piétons si ce n'est quelques femmes de ménage ou domestiques qui sortent des villas. Celles-ci sont parfois dotées d'un gardien assis toute la journée sur un cageot retourné, souvent un homme d'âge mûr ou un ou deux jeunes de type africain noir. Les habitants, eux, se déplacent à bord de berlines flambant neuves des mêmes modèles qu'à Auderghem ou Rixensart.

Pourtant, d'après un "hasla" brièvement rencontré sur la plage, les habitants du bidonville descendent fréquemment à pied sur cette plage au mois d'août. En fait, le piéton qui parcourt Casa est familier de ces contrastes sociaux vertigineux tant entre quartiers qu'entre chalands. Ces derniers partagent par contre sur un pied d'égalité les mêmes risques liés au franchissement des flots quasi ininterrompus jour et nuit de bus, voitures, mobylettes, vélos (et, hors du centre, charrettes tirées par des chevaux ou des ânes), dont les conducteurs partagent de leur côté la méfiance instinctive envers l'infâme collectivisme des feux rouges.

Un esprit facétieux a, consciemment ou non, caricaturé la vision marocaine du multipartisme débridé: un tract frappé de l'emblème de l'abeille (Parti du Centre Social, un des nombreux partis "centristes", sans programme mais dont les rivalités internes entre notables locaux se règlent à coup d'exclusions et finissent devant les tribunaux) s'est transformé, par la magie du pliage, en bateau (Parti National du Congrès Ittihadi, scission syndicaliste de l'USFP menée par Noubar Amaoui, dirigeant du syndicat CDT), ancré sur... le tronc d'un palmier (Mouvement des Démocrates Sociaux, autres "centristes", dont le fondateur fut policier et tortionnaire durant les années de plomb).

J'ai utilisé plus haut l'expression "hasla", elle correspond à cette partie de la jeunesse désoeuvrée qui hante les rues, les parcs et les plages à la recherche d'un touriste à harceler de propositions diverses, de la visite de la médina aux rapports sexuels. Ce harcèlement est bien réel, à tel point que la victime potentielle est amenée à à adopter des techniques d'évitement et à se forger une carapace anti-haslas, ce qui tend à annihiler de facto tout contact avec la population locale. Le tout en essayant de garder le sourire, ce qui n'est pas toujours possible vu la crudité de certaines propositions par gestes dans les parcs publics.

A propos de parcs publics, il y a une question que je me pose depuis un moment: où sont passées les planches de bois de bancs publics, même sur la Place Mohamed V (près du consulat de Belgique), et pourquoi manquent en particulier celles où le promeneur fatigué est censé se poser, alors que les horizontales restent souvent en place ? Vaste sujet d'enquête que devraient investiguer la Sûreté nationale et la presse à sensation, s'agit-il de gangs de "barbus" en désaccord virulent avec la position idéologique brassensienne et haramesque sur l'usage des bancs publics, ou de bandes à la solde des cafetiers environnants qui visent à forcer à la consommation de café cassé (lait russe marocain), à moins que... on se perd en conjectures !!

Samedi 21 Septembre 2002 J -6

Plusieurs lecteurs attentifs de ces chroniques s'étonnent de l'absence de référence aux programmes, enjeux, pronostics et autres perspectives. Pour leur répondre, il convient de revenir six ans en arrière.

En 1996, une nouvelle constitution a été approuvée par un référendum dont les résultats, comme pour toutes les élections marocaines précédentes, étaient connus d'avance (même les Marocains de Belgique et d'ailleurs l'ont massivement approuvée à leur insu !). Sous la pression du Palais et par opportunisme, plusieurs partis qui s'étaient auparavant opposés au système monarchico-féodal autoritaire ("makhzen") appelèrent au soutien de cette nouvelle constitution.

Un an plus tard, à l'issue d'élections une fois de plus truquées et manipulées, ils en furent récompensés par Hassan II qui nomma Abderrahmane Youssoufi, chef de file des "socialistes" de l'USFP, au poste de premier ministre, avec un gouvernement composé du bloc de centre-gauche "Koutla" (principalement: nationalistes démocrates de l'Istiqlal, "socialistes" de l'USFP http://www.usfp.ma/ et "communistes" du PPS http://www.pps.ma/ ), plus deux partis de droite dits "centristes" (RNI et MNP http://www.mnp.ma/ ) et un parti islamiste, le MPDC. Ce dernier se transforma deux ans plus tard en "Parti de la Justice et du Développement" (http://www.pjd.ma/ homonyme, quel hasard, du nouveau parti islamiste turc de Recep Tayyip Erdogan issu de l'ex-Fazilet, ex-Refah), puis passa dans l'opposition.

Il est important de souligner ici qu'au Maroc le gouvernement est responsable devant le roi, qui préside d'ailleurs le conseil des ministres, avant de l'être devant le parlement (bicaméral), et que les titulaires des ministères dits "de souveraineté" (Justice, Intérieur, Affaires étrangères et Affaires religieuses) sont directement nommés ou limogés par ledit roi sans intervention du premier ministre, devant lequel ils n'ont aucun compte à rendre. Il en va d'ailleurs de même pour l'ensemble de l'appareil juridique et administratif, du simple fonctionnaire aux gouverneurs de régions et de provinces inclus. ceci sans même parler de l'armée: il n'y a tout bonnement pas de ministre de la défense, son plus proche équivalent étant un fonctionnaire nommé par le roi...

Bref, le premier ministre n'a eu qu'une marge de manoeuvre assez limitée pendant ces cinq années, rendue encore plus étroite par le nombre de partis de sa coalition, chacun gérant "ses" innombrables ministères et secrétariats d'Etat et, surtout pour l'Istiqlal et le RNI, refusant d'assumer le bilan gouvernemental dans l'actuelle campagne électorale.

D'après un haut responsable de l'USFP, interrogé par l'hebdomadaire "La Vie Economique", il n'y aurait pas de "ministères de souveraineté", tout simplement "au moment de la constitution du gouvernement d'alternance consensuelle, feu S.M. Hassan II avait souhaité garder les ministres des Affaires étrangères, de la Justice et de l'Intérieur". Pour le vieux leader du MNP par contre, interrogé par le même hebdo, "personnellement j'ai confiance dans le Roi; je n'ai pas confiance dans les partis politiques, le mien compris, pour gérer des ministères aussi stratégiques"...

Quatre organisations d'opposition radicale ont soit appelé à boycotter soit simplement annoncé leur non-participation à ces élections de septembre 2002, considérant que les conditions ne sont pas remplies pour une véritable alternance politique démocratique tant que la constitution de 1996 restera en vigueur: la gauche radicale du Parti de l'avancée démocratique socialiste ( http://membres.lycos.fr/PADSMAROC/ ) et de La Voie démocratique ( http://elwassouli01.chez.tiscali.fr/ ), la gauche non collaborationniste (scission de l'USFP) de "Fidélité à la démocratie" ( http://www.fidelite.ma/ ) et les islamistes de Justice et Bienfaisance, dont le leader charismatique est Cheikh Yassine ( http://www.yassine.net , non accessible depuis le Maroc sauf via un "anonymiseur d'adresse IP").

L'Organisation de l'Action Démocratique et Populaire (OADP, ex Mouvement du 23 mars) avait appelé à voter contre la nouvelle constitution en 1996, mais a quand même participé aux élections en 1997, et a obtenu des élus. Elle s'est dissoute fin juin 2002 pour donner naissance en juillet, avec d'autres composantes au nouveau Parti de la Gauche Socialiste Unifiée ( http://www.gsu.ma/ ).

Alors, qu'en est-il de l'enjeu des élections du 27 septembre 2002 ?

En gros, il s'agira essentiellement de fixer pour les cinq prochaines années une clé de répartition parlementaire et gouvernementale plus conforme au verdict des urnes et moins à la traditionnelle méthode de "quotas" mijotée dans les chaudrons du ministère de l'Intérieur sous Driss Basri et ses prédécesseurs. Mais les dés sont pipés: le mode de scrutin a été élaboré au palais royal, le premier ministre en ayant plusieurs fois reporté la discussion avec ses partenaires gouvernementaux, ceux-ci ont fini par apprendre son adoption via le ministère de l'Intérieur !

Au départ, il était question d'instaurer un scrutin proportionnel provincial avec 70 grandes circonscriptions pour les 295 sièges à pourvoir, plus une circonscription nationale de 30 sièges réservée aux femmes. Le découpage finalement retenu a créé 91 circonscriptions de 2 à 5 sièges, où dans certains cas il ne faudra que moins de 3.000 voix pour faire élire un député, dans d'autres près de 65.000 !

Comme par hasard, ces dernières circonscriptions sont celles où s'amassent les migrants ruraux dans des bidonvilles ou des cités à demi-construites, viviers de l'insatisfaction politique et donc plus susceptibles de voter massivement pour le parti protestataire islamiste ou d'autres populistes que pour les "partis de gouvernement"...

En gros, ce qui risque de se produire, c'est que, vu le peu de sièges par circonscription, seules des têtes de liste seront élues dans la plupart des cas, par les "bonnes vieilles méthodes" que sont les banquets, les achats de promesses de voix et autres promesses les plus inventives. Un candidat a même promis son assistance pour obtenir des visas pour l'Italie, vote pour moi puis casse-toi !

C'est d'ailleurs là qu'il faut rechercher l'explication du nombre important de nouveaux partis, douze en un an et demi: plus il y a de partis, plus il y a de têtes de listes à occuper pour des élus sortants relégués à une Xème place ou carrément écartés des listes*. Et les partis établis de plus longue date ont eux-même, tels le Bon Samaritain, recueilli des transfuges et leur potentiel soit électoral soit financier, une pratique qualifiée de "leasing électoral". Comme l'écrit Abderrahim El Badaoui dans l'hebdo "Le Reporter", "l'échiquier partisan est moins le reflet d'un multipartisme d'éthique que la manifestation d'un stock d'étiquettes interchangeables" !

Autre étrangeté de ces élections, alors que les commentateurs alarmistes ne cessent de gloser sur le "péril islamiste", l'unique parti islamiste légaliste s'est abstenu volontairement de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions. L'hebdo progressiste "Demain" évoque ouvertement l'hypothèse, comme au bon vieux temps de Driss Basri, d'un "deal" avec le pouvoir qui aurait "fait pression sur une formation politique pour l'amener à limiter volontairement sa victoire par les urnes", et d'évoquer une "peur de la victoire" inspirée aux cadres de ce parti par le putsch militaire qui avait annihilé celle du FIS algérien en 1991. Le leader du PJD, Abdelilah Benkirane, aurait d'ailleurs, selon l'hebdo "La Vie Economique", déclaré il y a deux ans au cours d'une réunion du Conseil national de son parti:

"Les conditions politiques du Maroc ne sont pas encore suffisamment mûres pour supporter un parti islamiste à la tête de l'opposition, d'autant plus qu'il en constituerait le pôle le plus puissant, le plus attractif et le plus crédible. Ce qui entrerait en contradiction avec le principe de progressivité dans la participation à la vie politique nationale, qu'il a toujours respecté. Tout cela serait de nature à perturber les délicats équilibres politiques du pays." D'autres explications ont été avancées par Mohamed Khalil, dans le quotidien "Aujourd'hui le Maroc", tant celle de la présence d'"islamistes camouflés" sur d'autres listes qui grossiraient les rangs du PJD après les élections (le groupe parlementaire actuel du PJD compte en effet plus d'élus qu'après les élections de 1997), que l'attente d'un scrutin communal dont la nature pourrait être plus favorable à ce parti qu'à d'autres.

  • Un phénomène similaire a pu être observé lors du dernier renouvellement partiel du Sénat français: la nouvelle législation électorale imposait en effet des listes "chabada", un homme, une femme ou vice versa, dans les circonscriptions élues à la proportionnelle, avec trois ou quatre sièges. Le risque était donc grand pour le troisième de liste d'être recalé. Dans de nombreux cas, les mâles sortants ont donc multiplié les listes "dissidentes" dont chacun pouvait ainsi prendre la tête !

Lundi 23 Septembre 2002 J -4

A quatre jours du scrutin, la presse continue à évoquer le calme relatif de la campagne électorale, "L'Economiste" allant jusqu'à évoquer l'hypothèse selon laquelle certains candidats seraient tétanisés par la peur depuis qu'ils ont réalisé que le ministre de l'Intérieur ne plaisantait pas avec les dérapages, qu'ils soient le fait de candidats ou d'"agents d'autorité", dont certains croupissent déjà en prison, un policier auxiliaire notamment, alors que le gouverneur avait lui seulement été "replié" (cf. une chronique précédente).

A cet égard, Driss Jettou (ledit ministre) a rappelé que l'affichage hors des espaces prévus à cet effet est interdit, et que les mandataires des listes qui passeraient outre seront sanctionnés. Le climat électoral est donc à la "peur du gendarme", avec cette situation pour le moins déroutante au Maroc où "Si Driss" incarne la volonté de faire respecter le droit et la démocratie contre une tripotée de politiciens plus mafieux qu'autre chose... On comprend qu'un de ses prédécesseurs, "Si Driss" également, mais Basri celui-là, soit un peu dégoûté de l'évolution des choses depuis son départ. A noter que l'un comme l'autre ont formellement démenti les rumeurs persistantes selon lesquelles le second s'était vu refuser par le Palais sa demande de candidature à ces élections !

Il y a tout de même de quoi s'interroger quant à cette tentative - jusqu'ici couronnée de succès - de recrédibiliser l'autorité makhzénienne quand on lit par ailleurs les articles de presse où la Justice royale (rappelons que le Ministère de la Justice dépend du Palais, et non du Premier Ministre ou du Parlement) reste tout de même bel et bien du côté des tortionnaires, des fraudeurs et autres narco-trafiquants.

Ainsi, dans plusieurs affaires criminelles de droit commun, les "coupables" ont passé des années derrière les barreaux avant d'être innocentés par les aveux des véritables auteurs, qui ne s'étaient en général pas arrêtés en si bon chemin. Il est apparu clairement que des aveux avaient donc été arrachés sous la torture par la police judiciaire, laquelle ne semble pourtant jamais avoir été poursuivie pour ces faits gravissimes. Quant aux "ex-coupables", ils ont tout au plus obtenu une "grâce royale", sans indemnisation et surtout sans être blanchis des accusations, une grâce n'étant pas un acquittement...

Sur le plan de la criminalité économique, la situation n'est guère différente. Le magazine "Tel Quel" consacre ainsi un dossier à "La maffia de la musique" avec force détails, d'où il apparaît clairement que le piratage massif (par millions) de CD et de K7 audio est organisé par des firmes ayant pignon sur rue, notamment Al Awail à Fès. Des plaintes ont été déposées par les artistes et les sociétés de production lésées, sans résultats: la corruption des instances "compétentes" semble être à la mesure des gains faramineux générés par ce trafif. Soit les plaintes ne sont pas traitées, soit les suspects sont avisés à l'avance qu'un contrôle aura lieu dans leur usine, "à tel point que le syndicat des producteurs compte adresser un courrier au Premier Ministre pour avoir l'autorisation au niveau de l'administration centrale pour ne pas avoir à passer par les autorités locales de Fès"...

Plusieurs membres du gouvernements, députés sortants et autres candidats à la députation, souvent également élus locaux et/ou régionaux, sont ouvertement accusés d'abus de pouvoir et d'enrichissement personnel. Le plus cité est Said Chbaatou, ministre USFP (parti qu'il a très récemment rejoint après avoir été se régaler dans d'autres mangeoires plus à droite comme le MNP, parti auquel il appartient d'ailleurs encore si on en croit... le site du gouvernement!), conseiller communal de Zeida, vice-président du conseil régional de Meknès-Talilat, député de Midelt et... prof à la Faculté de droit de Rabat !

Ce brave homme, d'après "Atlas-hebdo", tente de s'approprier une magnifique villa domaniale au bord du lac d'Ifrane, villa qui, étonnant hasard, abritait le siège de la direction régionale des Eaux et Forêts jusqu'à ce que le ministre titulaire de l'époque (1998-2000), un certain... Saïd Chbaatou, décide de le transférer à Meknès, contre toute logique puisqu'il était jusque-là situé près de la forêt et d'un lac, quoi de plus naturel pour les "Eaux et Forêts" ? L'appropriation de terrains domaniaux à Ifrane et à Azrou par "des généraux, des gouverneurs, des ministres et des hommes du palais" semble déjà bien avancée avec la complicité du ministre USFP des finances, Fathallah Oualalou, au détriment des habitants du cru, relégués dans des banlieues périphériques où ils doivent payer trois fois plus au mètre carré que les puissants précités.

La presse marocaine, et pas uniquement militante ("Demain", "Le Journal"), publie chaque jour, chaque semaine, des articles sur ce genre de problèmes, avec mention des noms, ce qui lui vaut parfois des procès plutôt que des droits de réponse. Mais, globalement, la situation actuelle ressemble tout de même fort à celle qui prévalait en Algérie quand le régime instaura la liberté de la presse et le multipartisme dans les années 80. A l'époque un hebdomadaire avait publié un numéro spécial avec les listes de noms de hauts responsables politiques, militaires et administratifs qui avaient bénéficié de terres agricoles au titre de... la réforme agraire, alors que, on peut s'en douter, ils ne cultivaient guère plus que le pot de fleur sur leur balcon urbain !

Mardi 24 Septembre 2002 J -3

Quand j'écrivais que la campagne était assez morne, ce n'était pas entièrement exact. En réalité, de nombreux candidats débordent d'activisme, à tel point que les riverains de certains quartiers pétitionnent contre le tintamarre occasionné par les passages diurnes et nocturnes de "caravanes électorales". Celles-ci, à la description qu'en fait la presse, ressemblent à s'y méprendre aux cortèges matrimoniaux klaxonnants régulièrement croisés dans les rues de Bruxelles, voire à ceux que provoque chaque match de football gagné par l'un ou l'autre club turc.

Viennent ensuite les processions, spécialité de l'USFP: un ou des candidat(s) entouré(s) de proches et de gros bras, escorté(s) par une meute de dizaines de militants et d'"animateurs", terme euphémique désignant ces jeunes gens désœuvrés et désargentés au militantisme rémunéré, des haslas provisoirement reconvertis dans la politique, en somme. Même si l'une ou l'autre main est parcimonieusement serrée de-ci de-là, l'effet perçu semble surtout celui d'une cohorte vociférant les noms de dirigeants décédés/martyrs et divers slogans et hymnes partisans en guise d'argument électoral.

Un degré plus haut dans l'échelle de la modestie, des équipes d'"animateurs" sillonnent les rues et les souks pour y prodiguer tracts, vignettes, enveloppes et gadgets. Hier, alors que je remontais, mi-piéton mi-"double filien" l'avenue Mohamed VI au-delà du Palais, j'ai eu l'occasion d'admirer la technique, ainsi que les réactions du public-cible. Deux jeunes hommes et deux adolescentes (le vote n'est accessible qu'à partir de 21 ans), t-shirts et casquettes à l'effigie de la petite maison, soit les Forces Citoyennes, un des nouveaux partis de la tendance affichée comme sociale, libérale, entrepreneuriale et moderniste, mais seul avec l'extrême-gauche à demander une réforme constitutionnelle et une politique de grands travaux publics. Quatre jeunes donc, plus une hadja, une brave femme d'un certain âge qui prenait un peu plus le temps de discuter avec les commerçants du souk, le temps au moins qu'ils se construisent leur petite maison distribuée sous forme de carton de boîte à plier !

Les réactions étaient assez variées, mais les regards rarement chaleureux ou intéressés, plus souvent ironiques et goguenards, parfois même franchement hostiles et rageurs, certains tracts se transformant en un clin d'œil en confettis, boulettes et autres avions supersoniques, rejoignant ainsi leurs frères et leurs cousins sur un trottoir déjà d'une propreté plus que douteuse (il paraît que les équipes municipales de nettoyage ne passent que s'il y a une visite au moins ministérielle, il faudra donc encore attendre la formation d'un nouveau gouvernement de "transition vers la transition démocratique alternante"). Dimanche à Rabat, c'était déjà le même spectacle dans la pittoresque kasbah des Oudaïa dont les ruelles étroites étaient carrément matelassées de tracts morts en cette période automnale. Là, il semble que les boîtes aux lettres aient spontanément régurgité leur trop-plein.

A d'autres endroits, la presse rapporte déjà depuis le début de la campagne des cas d'agressions de candidats, y compris sortants, non seulement par des bandes de partisans de leurs rivaux (parfois armés d'épées !), mais aussi d'électeurs outrés de ne les voir débarquer dans leur quartier déshérité qu'à la veille d'élections. Comme pour les mauvais acteurs dans tous les pays du monde, les projectiles affectionnés par ces citoyens en révolte, tomates ou oeufs, ont largement dépassé la date de fraîcheur, mais le lancer de cailloux ou de pierres n'est pas absent de la compétition, surtout sur les cortèges de grosses bagnoles aux couleurs de tel ou tel parti.

Enfin, il reste des petits candidats de petits partis qui mettent leurs semelles à contribution pour le - jamais périmé - porte-à-porte, plus propice à la vente du programme et à l'échange de vues avec l'acheteur. Celui-ci peut prendre la forme tant de l'offre de services, quand ce médecin, épouse de candidat, promet des consultations gratuites en cas d'élection, que de reconnaissance empreinte de gentillesse de ces dames âgées, "ce jeune homme, il est le seul à s'être déplacé pour nous rendre visite, on n'a pas vu d'autre candidat, on ne l'oubliera pas le jour du vote".

Tout ceci ne doit évidemment pas occulter la présence de nombre de candidat(e)s intègres et compétent(e)s sur les listes de divers partis, tant "historiques" que de création plus récente.

Mais le climat général de la campagne est tellement vicié, s'ajoutant à la complexité du nouveau bulletin de vote et au désenchantement de l'électorat qu'on semble s'acheminer vers des taux élevés d'abstention et de votes nuls, plus une proportion de voix importantes pour le principal parti protestataire, suivant les exemples norvégien, danois, français et néerlandais de l'année écoulée.

Ce vote "barbu" suscite de grandes inquiétudes dans certains milieux, certes justifiées quand on songe au combat haineux mené par le PJD et "Justice et Bienfaisance" contre le Plan national pour l'intégration de la femme au développement (interdiction de la polygamie et du mariage en dessous de 18 ans e.a.) et contre ses partisans, la "gauche laïco-francophone", "communistes" du PPS en tête (c'est un ministre du PPS qui a été à l'origine de ce plan). Ce serait toutefois oublier un peu rapidement que d'autres partis ne se sont pas privés de militer activement contre ce plan, notamment l'Union Constitutionnelle (opposition de droite, création de Driss Basri), ainsi que des pans non négligeables de partis membres de la coalition gouvernementale, à commencer par l'USFP et l'Istiqlal.

Quant à l'inquiétude devant le "vote barbu", elle a déjà suscité quelques dérapages médiatiques et administratifs, qu'il s'agisse de tenter d'assimiler le PJD à des bandes de criminels de droit commun se faisant passer pour des islamistes dans diverses villes, parfois baptisées "Salafiya jihadiyya" par les autorités, ou de la campagne casablancaise contre les "taxis à poils" dénoncée dans les colonnes du quotidien régional "Maroc Ouest".

Concrètement, les "taxis-drivers" (terme utilisé par tous les journalistes marocains "francophones" !) à la pilosité trop abondante se sont vu retirer leur autorisation de transport, qu'ils n'ont pu récupérer que moyennant passage préalable chez un barbier ! Arguments invoqués après-coup par les autorités, l'hygiène et la conduite dangereuse en... babouches (!), mais aussi et surtout la propagande assénée aux clients à renfort de prêches incendiaires diffusés sur cassettes. L'opération "hygiéniste" a suscité les foudres du syndicat des chauffeurs de taxis, une profession qui emploierait pour la seule Casa plus de 70.000 personnes pour 14.000 véhicules et qui doit faire face à des centaines de véhicules et de chauffeurs clandestins, bien souvent fonctionnaires, policiers, gendarmes voire militaires, dont certains laissent bien en évidence sur la lunette arrière leur... képi, afin de bénéficier de l'indulgence de leurs collègues en cas de contrôle inopiné !

Dans le même ordre d'idées, "Maroc-Ouest" rappelle que les lignes de bus ont été concédées à des compagnies privées avec dans les cahiers des charges des itinéraires bien précis, qui ont assez rapidement évolué, sans aucune réaction des autorités, vers des prolongations très extensives à l'autre bout de la ville. En tant qu'utilisateur de ces bus, je peux témoigner qu'ils sont dotés d'un conditionnement d'air très efficace: les portes ne ferment qu'une fois sur deux, l'asphalte est parfois visible à travers le plancher et le ciel à travers le plafond. Par contre, les tarifs sont très abordables, 3 dh, soit 0.3 euros quelle que soit la distance parcourue, encore faut-il comprendre quel est le parcours de la ligne: j'ai osé demander un plan des bus et de la ville autre que le format carte postale à l'office du tourisme, c'est comme si la guichetière avait eu en face d'elle un extraterrestre ! Et il y a des animations en supplément pour faire patienter les voyageurs dans les embouteillages, hier soir c'était un ancien militaire (il a montré son livret à la fin, avant le "à vot'bon coeur") qui expliquait avec force emphase et dans le style des histoires de Djoha, d'après mon voisin, la signification de deux tracts électoraux, celui du cheval cabré et celui du pigeon tout bleu, le public riait de bon cœur, au moins un aspect positif de cette campagne...

Jeudi 26, Septembre 2002 J -1

A la veille du scrutin, les équipes de militants et d'"animateurs-tracteurs" (payés entre cinq et dix euros par jour) s'efforcent d'épuiser leur stock de matériel électoral. Hier, en fin d'après-midi, les locaux du parti du pigeon tout bleu et de la rose mauve et verte étaient aux trois-quarts pleins dans le quartier populaire "Bourgogne", près de la mosquée Hassan II (et de la rue de Bordeaux, comme il se doit). Mais les terrasses et autres gargotes étaient bien plus remplies le long de la corniche maritime d'Aïn Diab (Casa-Plage) et ailleurs, ceux qui le peuvent profitent au maximum du temps magnifique de cette fin de septembre que même la fadeur de la campagne électorale n'arrive pas à ternir. Il ne manquerait plus que des orages éclatent demain, déjà que l'envoyé spécial du Figaro a déclaré sur RTM-radio que ce sera déjà un grand succès si le taux de participation atteint 50% !

La presse continue à s'interroger et à se faire l'écho des doutes de nombreux électeurs potentiels, voire de candidats, quant aux pratiques politiques mafieuses qui ont sali cette campagne pour des élections annoncées, à grand renfort de propagande médiatisée sur tous les supports, affiches, radio, télé, presse écrite (même "Demain", croisement improbable entre Canard Enchaîné et Monde Libertaire, dont l'unique annonceur est donc... Driss Jettou, ministre de l'Intérieur de Sa Majesté !), comme honnêtes et transparentes. La "preuve" appelée en renfort de cette propagande en est que des délégations en provenance des Etats-Unis et de Bahrein - où auront lieu en octobre les premières életions parlementaires depuis... 1975 - viennent admirer les prouesses de la nouvelle démocratie marocaine, et que le "National Democratic Institute" (voir annexe 1) ne tarit pas d'éloges pour son bon élève marocain. "Maroc Ouest" titre en une "Votez contre les voyous", et apporte enfin une réponse à l'interrogation cruciale de cette campagne, "pourquoi", parmi les sigles choisis par les partis, "n'y a-t-il pas d'âne au milieu des autres bêtes ?": "la rue dit que c'est le voteur qui sera l'âne de la farce"...

Tous les jours l'un ou l'autre média relate des incidents de campagne ou l'attribution de cartes d'électeurs à des... morts, parfois enterrés depuis plus de cinq ans, et publie in extenso, avec des rallonges, la liste des écuries politiques pour lesquelles a déjà couru tel ou tel candidat. Avec des cas particulièrement choquants pour tout qui garde en mémoire la répression des "années de plomb": d'anciens élus des partis qui dirigeaient ou cautionnaient l'emprisonnement et la torture d'opposants se retrouvent aujourd'hui candidats de partis "de gauche" (et pas seulement à l'USFP) aux côtés, ou à la place, des militants qu'ils ont contribués à humilier ou à éliminer !

Par contre, il faut noter que d'anciens prisonniers politiques de longue durée mènent des listes tant de gauche que de centre-droit, ce qui constitue un signal tout de même plus encourageant pour la contamination démocratique. Ainsi, l'hebdo "Le Point" relève que l'ingénieur agronome sahraoui Moulay Al Odmi Ould El Ouali, tête de liste du PPS (sociaux-démocrates, ex-communistes), a passé pas moins de seize années, sans procès bien sûr, à Kalaât M'gouna, une de ces sinistres prisons "secrètes" où Hassan II a laissé crever des dizaines, peut-être des centaines de "disparus" sahraouis (pardon, de "Marocains des provinces du Sud", cousins des "Turcs des Montagnes d'Anatolie Orientale" ci-devant "Kurdes"). Mustapha Hamidi, quant à lui, a passé dix années de a vie derrière les barreaux pour son militantisme au sein de l'UNEM (Union Nationale des Etudiants Marocains). Cofondateur, avec l'ancien dirigeant de la CGEM (équivalent de la FEB et du MEDEF), des Forces Citoyennes, il représente ce parti dans une des circonscriptions de Marrakech (voir annexe 2).

D'un autre côté, des candidats ont été écartés en raison de leur casier judiciaire ("fiche anthropométrique") chargé de détournements, faux en écritures et autres, ce qui est tout à l'honneur du ministère de l'Intérieur marocain quand je pense que dans la ville pas-de-calaisienne où je suis censé voter dimanche prochain, suite à l'annulation des municipales d'il y a un an, la tête de liste du PS est un politicien délinquant qui n'avait été que trop brièvement privé de ses droits civiques. Elections annulées à cause de la diffusion à la veille du premier tour de tracts que ne renieraient pas certains politiciens marocains, je pense à certains articles calomnieux que le PJD reproche à l'USFP d'avoir publié dans ses quotidiens, contre les auteurs et commanditaires desquels il a déposé plainte en bonne et due forme, wait and see...

Mais dans un cas médiatisé, celui d'un candidat de la Gauche Socialiste Unifiée, la fiche mentionnait une peine d'emprisonnement - pour des motifs politiques - n'ayant jamais été purgée, qui n'avait donc aucune raison d'y figurer. Malgré l'insistance du.. ministre de l'Intérieur en personne auprès du secrétaire général de ce parti d'extrême-gauche légaliste, Ali Idrissi Kaïtouni a refusé mordicus d'introduire sa candidature tant que l'erreur n'aurait pas été corrigée.

D'autres candidats n'ont par contre pas été écartés de la course alors qu'ils ont dans un passé récent été impliqués, de notoriété publique et médiatique semble-t-il, dans des affaires de trafic de drogues ou de traite des êtres humains, ou encore de faux en écritures publiques pour faciliter l'émigration illégale, par exemple de fausses attestations d'emploi dans la fonction publique pour appuyer des demandes de visa au consulat de France.

La justice et les prisons constituent un sujet de préoccupation criant pour les citoyens et les associations, sujet pourtant non abordé, pour ce que j'ai pu en lire dans la presse, au cours de cette campagne électorale. Rien d'étonnant à cela, chacun sait qu'un candidat, quel que soit le pays où se déroule l'élection, a plus intérêt à évoquer les mesures qu'il prendra en faveur de la sécurité et de l'emprisonnement des délinquants que celles destinées à faire respecter les droits humains fondamentaux et imprescriptibles des détenus, c'est une règle d'or.

En Belgique, la Ligue des Droits de l'Homme dénonce régulièrement les conditions de détention, en France ce sont même d'anciens fonctionnaires de l'administration pénitentiaire qui en décrivent toute l'iniquité dans des livres ou au travers d'interviews.

Mais le rapport 2001-2002 de l'Observatoire National (marocain) des Prisons, couvert par plusieurs hebdomadaires ("Tel Quel", "Le Point" et "La Vérité"), est à mille lieues de là: outre l'occupation au double au moins de la capacité, l'absence de séparation entre détenus selon les types de délits commis, en ce compris l'"indigence", et selon leur âge, l'ONP a constaté, après avoir enquêté dans vingt prisons, la mauvaise qualité des soins médicaux et l'absence de médicaments appropriés, ayant causé nombre de décès, la malnutrition due aux rations trop chiches, l'absence d'hygiène entraînant les épidémies, les viols et la vente ou location pour abus sexuels de mineurs, la corruption des gardiens, la circulation de toutes sortes de drogues, le tout couronné par l'obsolescence de la législation et la quasi absence d'encadrement social et psychologique, en particulier pour tout ce qui concerne les mesures de réinsertion et de prévention de la récidive. En fait, il n'existe tout bonnement pas de formation adéquate des personnels pénitentiaires, des directeurs aux gardiens en passant par les médecins.

Il y a quinze jours à peine, deux prisons ont encore été le théâtre de révoltes de détenus, avec séquestration du directeur, du médecin et des gardiens, y compris de leurs armes. En août, cinq détenus ont succombé à un incendie dans la prison de Souk El Arbaâ, d'autres ont été brûlés à divers degrés, et à Marrakech dix-huit ont été grièvement blessés après le renversement du car qui devait les emmener à Ouarzazate.

Mais le pire n'a pas encore été évoqué ici. En octobre 1998, vingt-huit prisonniers ont péri d'une mort atroce dans leur cellule à Oukacha. A la suite d'un court-circuit, une couverture avait pris feu. Les malheureux eurent beau tambouriner à la porte, les gardiens refusèrent de l'ouvrir, n'ayant pu demander l'autorisation préalable et indispensable de leur autorité hiérarchique.

Autre illustration navrante et stupéfiante de cette mentalité de soumission makhzénienne: il y a quelques années un "mort" se réveille dans son tombeau quelques heures après y avoir été inhumé en bonne et due forme. Il n'avait en fait été victime que d'un arrêt cardiaque. Il crie, tambourine et réussit enfin à attirer l'attention des gardiens... lesquels mettent plus de deux heures avant d'ouvrir la tombe, où gît le désormais défunt, asphyxié et ayant déchiré son suaire, ce qui ne laisse aucun doute sur le fait qu'il a été enterré vivant. Deux heures, le temps d'obtenir l'autorisation d'un quelconque "chef" pour exécuter en bonne et due forme une exhumation, et non se rendre coupable d'une "violation de sépulture"...

Dans la même veine, "Maroc Ouest" relaie la grogne des sauveteurs de la plage d'Aïn Diab, obligés de se nourrir à crédit auprès des commerçants riverains tant leurs salaires sont bas, alors que certains ont payé de leur vie leur conscience professionnelle. Des sauveteurs qui, pour pouvoir utiliser l'unique zodiaque mis à leur disposition, doivent d'abord en référer à leur hiérarchie, qui doit elle-même demander au chef des pompiers la clé du hangar où il est remisé... les familles des noyés apprécieront !

En parlant de brûlés et de noyés, un mail a circulé mardi annonçant que des "diplômés-chômeurs", une catégorie sociale numériquement importante et - à juste titre - hautement revendicative - dans un pays qui compte au moins 60% d'analphabètes ! -, allaient s'immoler par le feu mercredi à Rabat. A moins que la presse marocaine francophone de ce jeudi ait imposé un black out sur cet événement, ce qui n'est pas son style (je ne parle pas du Matin du Sahara ni des journaux de partis, entendons-nous bien !), ils ne semblent pas avoir mis leur funeste projet à exécution, personne ne s'en plaindra.

Mais hier soir j'en discutais avec un jeune licencié en économie, réduit à prester des petits boulots pour gagner sa croûte, et il m'a confié qu'il n'était nullement surpris par une telle annonce de tentative de suicide par désespoir social: "Quand on vous montre tous les jours à la télé, en long et en large, des images de cadavres de gens qui se sont noyés en tentant de passer en Europe via le détroit de Gibraltar ou les Canaries, quand on vous dit que la plupart des tentatives se font par mauvais temps ou par brouillard afin d'échapper aux gardes-côtes, quand nul enfin n'ignore que seuls 10% réussissent à passer et que le reste crève en mer, vous savez, des suicides de "diplômés-chômeurs", de chômeurs tout court et d'autres désespérés de notre société, il y en a tous les jours et ce ne sont pas les élections de vendredi qui vont y changer quoi que ce soit"...

Annexes

1. Le NDI, instrument de la politique étrangère U.S. dans les PVD

Le "National Democratic Institute for International Affairs" qui bénéficie du soutien financier du National Endowment for Democracy et de la U.S. Agency for International Development. Or, la N.E.D. est "une fondation quasi officielle du gouvernement des Etats-Unis et émargeant au budget fédéral pour promouvoir l'agenda des USA dans le tiers-monde de façon plus légale que la CIA", "c'est le NED qui répartit les fonds à l'IRI (International Republican Institute) et au NDI (National Democratic Institute)". Pour clarifier les choses, le NDI c'est tout simplement "le bras du NED dans le Parti démocrate" (source: Haïti-Progrès 12/01/00) ou la "structure officielle du Parti démocrate pour la NED", comme on voudra . Sa vice-présidente en 1984 était d'ailleurs Madeleine Allbright, future ministre des affaires étrangères de Clinton.

2. Découpage électoral sur mesure ?

Contrairement à l'usage établi dans tous les pays démocratiques où le parlement est élu à la proportionnelle, le système électoral adopté par le ministère de l'Intérieur marocain crée des disparités énormes entre circonscriptions (voir chronique J -6), un député pouvant dans certains cas être élu avec un vingtième du nombre de voix nécessaire à un collègue d'une autre circonscription !

Mais ce n'est pas la dernière surprise de ce système où des villes sont divisées en deux, trois, jusqu'à cinq circonscriptions, en totale contradiction avec l'objectif et le principe même du mode de scrutin proportionnel. Le but poursuivi est donc clairement d'assurer la seule élection de quelques "favoris" élus plus sur leur "bonne réputation" (incarnée dans un certain électorat par le "billet bleu" de 200 dh - 20 euros -, le méchoui ou les fournitures scolaires généreusement offerts, le ticket assurant un prochain raccordement à l'électricité... le tout scellé par un serment sur le Coran) que sur le programme de leur parti, ce d'autant plus que dans pas mal de cas le principal candidat du parti X était précédemment élu du parti Y, lequel présente des candidats issus des partis X et Z en plus des siens, voire à leur place, le parti Z ayant récupéré des candidats d'un peu partout ou de nulle part pour ne pas être en reste. Le vivier de députés, d'anciens députés et d'élus locaux semble inépuisable pour les amateurs de "pêches miraculeuses". Quant aux programmes, un journaliste s'est vanté d'avoir rédigé celui d'un nouveau parti en quelques heures, et de se gausser du candidat qui a ânonné ces banalités sloganesques sans queue ni tête écrites à la va-vite pendant son spot télévisé...

Samedi 28 Septembre 2002 11:45 J +1/2 Le peuple a dégonflé la baudruche !

(voir aussi les dépêches d'agences de presse et des liens vers des articles de presse récents sur http://fr.fc.yahoo.com/m/maroc.html ; ce matin le site officiel http://www.elections2000.ma n'est pas accessible)

C'est le flop ! Le peuple marocain a, dans sa majorité, congédié une classe politique globalement discréditée par des décennies de corruption, de compromission, de promesses non tenues. Une classe politique, il faut le rappeler, dont certains ténors ont entamé leur carrière à l'époque du... protectorat, soit avant 1956: ce n'est pas pour rien que l'hebdo "Demain" a donné au premier ministre "socialiste" Youssoufi le surnom de "Pépé", il a près de 80 ans. Tout comme Mahjoubi Aherdane, chef de file du MNP, un parti ruralo-berbériste de droite passé dans l'opposition en cours de législature mais dont un ministre, Saïd Chbaâtou, a préféré s'accrocher à son portefeuille et a été adopté comme candidat par l'USFP. Chbaâtou, ministre des Pêches, du "poulpe" selon certains, en référence à la série italienne "La Piovra", qui a encore récemment été mis en cause pour une concession louche à un armateur mauritanien, belle recrue en vérité pour les "socialistes" !

Les autorités et les médias qu'elles contrôlent (RTM, 2M, Le Matin d'André Azoulay et la "presse partisane" gouvernementale) ont beau asséner ad nauseam depuis deux jours que "deux cents journalistes de la presse étrangère couvraient ces élections" et que des délégations venues de tel ou tel émirat du Golfe ont été "très impressionnées par le bon déroulement de ces élections", la prochaine chambre des députés et le gouvernement qu'elle engendrera - partiellement, bien sûr - ne représenteront pas grand-chose, au mieux un tiers de l'électorat potentiel, tous partis confondus, une dizaine de pourcents donc pour la coalition qui se dégagera pour diriger le pays...

Hier à Casa-Anfa et à Mohammedia, les quelques bureaux de vote que j'ai visités de l'extérieur (des salles de classe dotées de fenêtres ouvertes sur préau) étaient quasiment vides vers 12h-13h comme vers 17h30-18h30, tout au plus un ou deux électeurs, surtout des femmes d'ailleurs. Comme je lui demandais si j'avais loupé l'heure de pointe où la masse des électeurs avait afflué, un policier en faction devant l'un d'eux m'a confirmé en fin d'après-midi que ça avait été comme ça toute la journée. A 16h (heure locale), huit heures donc après l'ouverture des bureaux et trois heures avant leur fermeture, le taux de participation n'était, officiellement, que de 30%.

Il faut préciser que ce vendredi n'était pas un jour de congé, même si le ministre de l'Intérieur avait appelé les administrations à laisser les fonctionnaires aller voter, et les entreprises privées à faire preuve de souplesse. Ceci dit, il y a tout de même plus de 40% de "sans emploi" parmi les électeurs, il ne faudra pas faire porter le chapeau de l'abstention aux travailleurs. En fait, toutes les personnes avec qui j'ai eu l'occasion de discuter de ces élections, même brièvement, depuis deux semaines que je suis à Casablanca, El Jedida, Rabat et Mohammedia, m'ont tenu le même discours: "moi, de toute façon, je n'irai pas voter, à quoi bon ?". Et ils ne sont pas issus de l'"élite intellectuelle urbaine", loin de là. Cette nuit seuls quelques-uns des nombreux clients d'un café du centre-ville à Casa suivaient le débat télévisé entre dirigeants de partis sur RTM.

Le ministre de l'Intérieur a "confié" cette nuit à la presse que le taux de participation se situerait entre 52 et 55%. Ainsi que le rappelle la dépêche de l'Associated Press, "le précédent scrutin de novembre 1997, notoirement truqué, avait enregistré un taux de participation de 58%". "Le Monde" écrivait hier que

"Les responsables du royaume placent généralement la barre à 60 %, au-dessous de laquelle ils estimeraient l'exercice "décevant". Plus réaliste, le directeur de l'Institut de sondages CSA-Maroc, Hafid Berrada, affirme qu'une participation de la moitié des électeurs inscrits "pourrait être considérée comme bien"."

Autre "info", les islamistes légalistes du PJD doubleraient leur nombre de sièges par rapport à l'assemblée sortante où ils avaient déjà doublé leur score de 1997 pendant la législature, grâce à des ralliements. Etrangement, cela correspondrait précisément aux sondages effectués par la DST et publiés par "Jeune Afrique" cette semaine, quelle heureuse "coïncidence" !

Pour conclure, une info qui ne manquera pas d'intéresser les RME, "Pépé" Youssoufi n'a pas jugé utile de se déplacer jeudi suite à son assignation devant la justice par un collectif d'organisations marocaines de France, celle-ci a d'ailleurs été déclarée irrecevable, les plaintes produites n'étant que des fax ou des photocopies et non des originaux, on se serait tout de même attendu à plus de professionnalisme de la part de leur avocat, "inscrit aux barreaux de Casablanca et de Paris"...

Samedi 28 Septembre 2002 18:00 J +1

Il est près de 18h00 ici à Casa et toujours pas de résultats officiels, on annonce une conférence de presse de Driss Jettou à 20h (22h pour Bruxelles).

Pour le moment, on en reste aux déclarations nocturnes dudit ministre, soit un taux de participation entre 52 et 55% et un doublement des sièges des islamistes du PJD, soit 28 sièges sur 325, ce qui ne serait tout de même pas fort important, en-deçà des espérances de ce parti. Mais il faudra attendre au moins ce soir pour en savoir plus en terme de résultats alors que tout le monde annonçait encore hier des résultats dès samedi à 4h du matin, RTM et 2M avaient même planifié une nuit blanche pour couvrir l'annonce des résultats...

Hier (cf. revue de presse de l'ambassade de France www.ambafrance-ma.org/presse ), le journal en arabe Al-Ousbou titrait

"LES AMERICAINS N'AUTORISERONT QUE 30 SIEGES AUX ISLAMISTES. Une source informée a déclaré à Al-Ousbou' que de nombreux experts américains avaient commencé à arriver au Maroc depuis dimanche dernier pour surveiller le scrutin. (...) Les Américains considèrent en effet comme terroriste tout Etat comptant plus de 30 députés islamistes. (...)". On voit là l'état d'esprit de certains, l'ambiance n'est tout de même pas à la confiance aveugle...

Par contre, on commence à avoir des précisions sur des incidents survenus hier pendant le scrutin, notamment via la presse des partis gouvernementaux, USFP, Istiqlal et PPS ().

Un rapport plus détaillé sera rendu public vers le 8 octobre par les groupes d'observateurs.

Parmi les "incidents" dignes d'être relatés (outre l'enlèvement pendant quelques heures d'un candidat du PPS par les partisans d'un adversaire), les fonctionnaires et scrutateurs (témoins de partis) ont été privés de thé, et de nombreux plateaux généreusement offerts avec ce breuvage ont dû être renvoyés. Motif: la théière est le symbole d'un des partis en lice (l'Union Démocratique, la Xème scission du Mouvement Populaire) et les représentants d'autres partis ont estimé que sa présence dans les bureaux de vote était de nature à induire les électeurs en confusion...

Ailleurs, dans deux cas au moins l'encre dont devait être enduit l'index de chaque électeur s'est avérée lavable à l'eau, dans un autre les fonctionnaires avaient omis de soumettre à cette épreuve les électeurs, "de toute façon ici on se connaît tous".

A Tiflet, fief du député MDS Mahmoud Archane (ancien policier tortionnaire grand copain de Driss Basri), les bureaux de vote ont dû être fermés peu après leur ouverture, jusqu'à 15h, après qu'il eût été constaté qu'un grand nombre de bulletins de vote ne portaient pas le tampon officiel, et étaient entre les mains de membres du... MDS, qui détenaient en outre un certain nombre de cartes d'électeurs. Le n°2 de la liste du MDS a été arrêté (Libération précise toutefois qu'il était recherché depuis plusieurs jours à cause d'un détournement de fonds dans la commune dont il est président, alors qu'Al Bayane laisse entendre que son arrestation est en rapport avec la tentative de fraude) et Archane s'est retiré dans sa demeure, dénonçant un "complot contre la nation et le roi"...

les sites de la presse marocaine francophone de qualité:

L'Economiste (quotidien) www.leconomiste.com ("pour des raisons multiples, sur lesquelles il ne sert à rien de revenir, les élections avaient principalement pour but d'organiser le partage entre les différents acteurs.")

La Vie Economique (hebdo) www.marocnet.net.ma/vieeco/index.html (e.a. portrait de Yasmina Baddou, candidate de l'Istiqlal à Casa-Anfa, une des rares femmes qui sera élue en-dehors de la "liste nationale")

La Nouvelle Tribune (hebdo) www.lanouvelletribune.press.ma ("à La Nouvelle Tribune, nous avons la forte conviction que le scrutin de vendredi ne réservera pas de grosses surprises"; à lire aussi les interviews de deux "premiers ministrables", Me Abbas El Fassi, Secrétaire général de l'Istiqlal, ministre sortant, et Me Mohamed El Yazghi, Premier secrétaire adjoint de l'Union Socialiste des Forces Populaires, directeur de Libération)

rappel: les résultats de 1997 (avec les symboles adoptés par les partis à l'époque, dont certains ont été réutilisés cette fois-ci avec quelques modifications) www.mincom.gov.ma/Elections/

les sites officiels

www.mincom.gov.ma/french/generalites/orga_eta/elections2002/index.htm (très complet et accessible) et www.elections2002.ma (non accessible pour l'instant) le site de Maghreb Arabe Presse www.map.co.ma/mapfr/fr.htm

Dimanche 29 Septembre 2002 14:35 J +2

Hier soir, le ministre de l'Intérieur Driss Jettou a donné quelques résultats portant sur 284 des 295 sièges à pourvoir par le biais des arrondissements locaux. Manquent donc 11 sièges "locaux" et les 30 de la "liste nationale" en principe réservés aux femmes. Une femme au moins a été élue, Yasmina Baddou, avocate et tête de liste de l'Istiqlal à Casablanca-Anfa. Un nouveau point de presse est annoncé à 19h ce dimanche, avec des résultats complets ?

Les résultats - Union socialiste des forces populaires : 44 sièges - Parti de l'Istiqlal : 40 sièges - Rassemblement national des indépendants : 37 sièges - Parti de la justice et du développement : 37 sièges - Mouvement populaire : 24 sièges - Mouvement national populaire : 14 sièges - Union constitutionnelle: 13 sièges - Parti national démocrate : 12 sièges - Front des forces démocratiques : 11 sièges - Union démocratique : 10 sièges - Parti du progrès et du socialisme : 9 sièges - Parti socialiste démocratique : 5 sièges - Parti Al Ahd : 5 sièges - Mouvement démocrate social : 5 sièges - Alliance des libertés : 4 sièges - Parti de la gauche socialiste unifiée : 3 sièges - Parti de la réforme et du développement : 3 sièges - Parti de l'environnement et du développement : 2 sièges - Parti des forces citoyennes : 2 sièges - Parti marocain libéral : 2 sièges - Congrès national Ittihadi : 1 siège - Parti démocratique et de l'indépendance : 1 siège

(*) Chiffres provisoires annoncés par le ministre de l'Intérieur et concernant 284 sièges sur les 295 à pourvoir au niveau local.

Etant donné que l'assemblée, en 2002 comme en 1997, compte 325 sièges en tout, il serait prématuré d'effectuer des comparaisons trop précises, ce sans même parler de la nature frauduleuse et artificielle des élections de 1997 qui ont abouti à la constitution du gouvernement Youssoufi. Les chiffres et articles les plus récents sont disponibles sur le site du quasi-officiel "Matin du Sahara" http://www.lematin.ma/ d'où j'ai repris le tableau ci-dessus.

Toutefois, certains points méritent d'être mis en exergue:

  1. comme annoncé dans les sondages, cinq partis ou familles politiques se dégagent dans la catégorie "moyens", soit aux alentours de 40 sièges, l'USFP (44; 57 en 1997), l'Istiqlal (40; 32 en 1997), le RNI (37; 46 en 1997), le PJD (37; 9 sous l'étiquette MPCD en 1997, + 5 ralliés en cours de législature) et l'alliance MP-MNP (24 + 14; 40 + 19 en 1997)
  2. les partis de droite créés par Driss Basri ("partis de l'administration") s'effondrent, l'UC ne conserve que 13 sièges (50 en 1997 mais 80 en 1984, un an après sa création) et le MDS 5 (32 en 1997), le président de ce dernier, Mahmoud Archane, semble d'ailleurs ne même pas avoir réussi à conserver son siège de Tiflet (où son n°2 est sous les verrous depuis hier, cf. J +1)
  3. la gauche non USFP se maintient en gros à son niveau de 1997 (en rappelant une nouvelle fois qu'il reste des sièges à distribuer, mais que pour la liste nationale il y aura un seuil mathématique et légal de 3%), le FFD (scission du PPS) a au moins 11 sièges (+2), le PPS 9 (+0), le PSD (scission de l'OADP) 5 (+0), la GSU (ex-OADP + renforts) 3 (-1); il était assez difficile de comprendre la différence par exemple entre le PPS et le PSD (dont le secrétaire général Aïssa Ourdighi a été battu), qui avaient d'ailleurs formé une "Alliance Socialiste" sans toutefois parvenir à présenter des listes communes, il y aura probablement des recompositions soit par fusions de partis soit par transferts/"ralliements", notamment du PSD vers l'USFP, ça a déjà commencé pendant la campagne; plusieurs personnalités du PPS ont été éliminées, dont Saïd Saadi, initiateur du "Plan national" en faveur des femmes;
  4. les dissidents de l'USFP, tendance Noubir Amaoui (dirigeant du syndicat CDT), regroupés dans le Congrès National Ittihadi, ne décrocheraient qu'un seul siège, ils ont été la cible de nombreuses attaques de la part de militants restés à l'USFP et dénoncent déjà des irrégularités du scrutin
  5. la mouvance populaire ("ruralo-berbériste"), dont plusieurs dirigeants ont appelé de leurs voeux pendant la campagne la réunification, est la première famille politique du pays, avec 58 sièges, composée du MP (24), du MNP (14), de l'UD (10), du Parti Al Ahd (5) et du MDS (5), l'élimination du chef du MDS va probablement avoir un effet positif dans le sens de cette recomposition, ce parti avait d'ailleurs déjà perdu la quasi totalité de ses députés au cours de la législature, par transferts vers d'autres groupes; le MP et le MNP ont déjà présenté quelques listes communes et le dirigeant de l'UD s'est clairement déclaré favorable à l'union des trois, plus ceux des autres qui le souhaiteraient
  6. les nouveaux partis libéraux-sociaux modernistes menés par des chefs d'entreprises et des cadres ont quand même réussi à glaner quelques sièges, 4 pour l'Alliance des Libertés, 2 pour les Forces Citoyennes (dont le secrétaire général Abderrahim Lahjouji, ancien "patron des patrons", a été battu) et 2 pour le Parti de l'Environnement et du Développement
  7. sur les 26 partis en lice, 22 ont au moins un siège mais seuls 10 (USFP, Istiqlal, PJD, RNI, MP, MNP, UC, PND, FFD, UD) ont dix sièges ou plus (11 si on inclut le PPS et ses 9 sièges, en supposant qu'il en aura gagné au moins un sur les 11 sièges locaux restant à pourvoir), ce qui peut indiquer qu'ils participeront au partage des 30 sièges nationaux, les autres ayant peu de chances d'atteindre le seuil de 3%

Enfin rappelons que des élections locales sont prévues au plus tard pour l'été 2003, que la question de l'exclusion électorale des Ressortissants Marocains de l'Etranger n'a toujours pas été résolue, et qu'en outre il y aura probablement (sinon, à quoi aura servi la "transparence" ?) des élections partielles dans des circonscriptions où des cas de fraudes graves ou d'interventions illégales d'"agents d'autorité" ont été dûment constatées.

Encore une fois, comme je l'écrivais samedi matin (J +1/2), si on considère que 20% des citoyens n'ont pas retiré leur carte d'électeur et que près de 50% du reste s'est abstenu, la légitimité de ce parlement et du gouvernement qui en sera issu (sauf pour les "ministères de souveraineté" ?) sera faible, que ce soit face au Palais ou à la Chambre des Conseillers (Sénat), alors que cette dernière, où siègent notamment des représentants des syndicats, a déjà mis des bâtons dans les roues de certains projets gouvernementaux pendant la législature écoulée. C'est donc un signal que les partis devront prendre en considération: les électeurs ne leur font pas confiance, aux politiciens de faire en sorte que leur crédibilité s'accroisse...

Une dernière remarque enfin, la presse internationale et les agences de presse ont voulu focaliser l'attention sur le score des islamistes du PJD, alors que celui-ci n'a en fin de compte pas fait un tabac, il faut en effet rappeler qu'en 1997 le ministère de l'Intérieur avait artificiellement limité le succès de cette formation. Il est donc incorrect, voire malhonnête, de parler de doublement ou de quadruplement de ses résultats en laissant croire que ces multiples correspondent à une avancée électorale réelle.

Ainsi que l'ont souligné par avance de nombreux commentateurs honnêtes dans la presse marocaine, il fallait surtout voir dans ces élections une représentation plus proche de la réalité, un partage des sièges plus conforme à la vérité des urnes, et non l'un ou l'autre "bouleversement". Une distribution des cartes sans trucage éhonté, mis à part la question des sièges obtenus avec 20 fois moins de voix dans certaines circonscriptions, et des découpages suspects.

Mardi 1, Octobre 2002 11:55 J +4

L'agence Reuters a tout compris de la complexité de l'éventail politique marocain: http://fr.news.yahoo.com/020930/85/2rwy8.html Le RNI y est décrit comme de "centre-gauche" et l'Istiqlal comme "islamistes conservateurs" à droite du PJD, "islamistes modérés" !! Résultat, les deux partis "islamistes" enregistrent ensemble une hausse de 42 sièges et en totalisent 88, soit près du tiers de la chambre des députés, est-ce de la malveillance ou de la bêtise profonde ? Comme ces "camemberts" sont souvent réutilisés tels quels par la presse, on peut être sûr que l'info erronnée va être répandue urbi et orbi par des publications locales de bonne foi mais peu au fait de la politique marocaine...

Par contre, aucun commentaire sur le fait que les 4 (ou 5) femmes élues sur des listes locales l'ont été sur les listes de... l'Istiqlal (Yasmina Baddou et Hafida Jadli) et du PJD (Fatima Belahcen et Aziza Bakali Kacemi) (+ peut-être une du MP, voir dépêche MAP http://photos.map.co.ma/elections/legis_fr/doss-resul/femmes_deputes.htm ), et donc pas une seule sur celles des "socialistes" de l'USFP ou de leurs alliés de gauche (FFD, PPS et PSD).

Autre remarque, certains journaux marocains ont souligné pendant la campagne la présence d'une femme non voilée sur la liste du PJD, une fonctionnaire ayant déjà milité en politique. Au lieu de féliciter le PJD pour son ouverture d'esprit, certains ont considéré qu'il s'agissait d'"hypocrisie". Personne n'a évoqué la présence d'une femme "voilée" sur la liste de la... Gauche Socialiste Unifiée, et d'autres sur des listes de gauche. Il y avait d'ailleurs de nombreuses femmes "voilées" à la manifestation en faveur du Plan national d'action pour l'intégration de la femme au développement il y a deux ans... évidemment, ça gêne considérablement les amateurs de clichés.

René Vanderpas (auteur de "Chronique d'une élection transparente" http://www.wafin.be )

les résultats selon la MAP: http://www.map.co.ma/mapfr/fr.htm voir en particulier http://photos.map.co.ma/elections/legis_fr/somm-resultats.htm avec des résultats par circonscriptions (e.a. 2 des 3 élus GSU l'ont été dans le Nord, à Jerada et Figuig; 2 des 4 députés de Tanger-Asilah, dont sont originaires beaucoup de Marocains de Belgique, appartiennent au PJD

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